Le problème du cyclisme, c’est que les temps de référence auxquels nous mesurons les exploits d'aujourd'hui ont été établis par des coureurs dont on sait maintenant qu'ils trichaient.
Pour être cru, un champion doit être plus lent que la fraude.
S'il s'en approche, il devient suspect.
S'il la dépasse, il devient irrémédiablement suspect aux yeux d’une partie du public.
Le seul comportement qui établirait son innocence consisterait à renoncer à l'excellence.
L'histoire du Tour explique comment nous en sommes arrivés là.
Elle a d'abord détruit la valeur probante du contrôle négatif.
Armstrong n'a jamais été pris en course. Il a passé des centaines de tests, aucun n’était positif, il mentait.
Le public en a tiré la seule conclusion disponible. Un contrôle négatif ne prouve rien.
L'absence de preuve a donc cessé d'être un argument et il fallait bien que quelque chose prenne sa place.
Ce fut la lecture directe de la performance.
Chacun est devenu physiologiste amateur.
Antoine Vayer, ancien entraîneur de Festina, a popularisé l'idée qu'au-delà d'un certain rapport entre la puissance et le poids, l'exploit bascule dans le miracle. Le soupçon a trouvé sa métrique.
L'institution a fait exactement la même chose, avec de meilleurs outils.
Le passeport biologique ne cherche pas la trace d'un produit, il cherche l'anomalie d'un profil dans la durée. C'est un déplacement considérable. On a renoncé à prouver un acte pour établir une improbabilité statistique. La suspicion est devenue une méthode, puis une procédure, puis un droit.
Le coureur qui domine se trouve alors dans une position sans issue.
Aucune conduite ne lui permet d'établir ce qu'on lui demande d'établir.
Il ne peut pas prouver une absence !!!
Il ne peut pas non plus se contenter de gagner, puisque gagner est devenu, dans le regard du public, l'indice principal de la suspicion.
Sa seule stratégie disculpatoire consisterait à être battu.
Le sport en arriverait alors à sanctionner la chose même pour laquelle il existe car il produirait une supériorité que l’opinion interprète volontiers comme un indice accablant.
Ce qui se joue là dépasse le cyclisme.
C'est le problème de toute institution qui a menti et qui découvre ensuite qu'on ne rachète pas une perte de confiance par la simple absence de faute.
Elle voudrait qu'on la juge sur son présent.
Le public la juge sur sa capacité démontrée à mentir.
L'écart est considérable.
Tadej Pogačar n'a jamais été convaincu de dopage.
Rien n'est établi à ce jour contre lui.
Cela ne le protège pas.
Il hérite d'une dette contractée par d'autres, dans un système qui a longtemps organisé le silence, il la remboursera sous la forme d'un soupçon qui n'a besoin d'aucune preuve pour se maintenir.
