dimanche 26 avril 2026

LE SPORT N'EST PAS EN CRISE, MAIS SES OUTILS D'ANALYSE, SI !

L’Institut National de la Jeunesse et de l’Éducation populaire - INJEP vient de publier une étude solide sur le décrochage sportif des 14-18 ans.


26 % !!


Un quart des jeunes qui pratiquaient régulièrement à 14 ans ont arrêté à 18 ans.


L'étude regarde tout


Vraiment tout.


Le sexe. La CSP des parents. Le diplôme. L'origine. La composition familiale. La taille d'unité urbaine. Le type de lycée. La pratique sportive du père, de la mère, le sport en famille au CM2. Les vacances d'été. Le ressenti du temps, le coût, l'éloignement des installations, la peur d'être blessé, le rapport au corps, le désamour du sport.


Sauf une chose.


Une seule.


Ce qui se passe dans la séance.


Pas un mot sur le contenu de l'offre. 


Pas un mot sur la pédagogie de l'éducateur. 


Pas un mot sur la compétence de l'entraîneur. 


Pas un mot sur la posture du club.


Comme si ce qui se déroule entre 18 h et 19 h 30 le mardi soir n'existait pas. 


Comme si la séance d'EPS de 8 à 10 était par définition parfaite. 


Comme si l'éducateur, l'enseignant, l'entraîneur, le bénévole en charge des U15 n'étaient ni un facteur, ni une variable, ni même une hypothèse.


L'UX (user experience) est un sujet dans toutes nos activités sauf dans le club de sport ou dans la séance d'EPS !


C'est notre tabou français.


On interroge l'usager. 


On interroge sa famille. 


On interroge sa classe sociale. 


On interroge son territoire. 


On interroge son emploi du temps.


On n'interroge jamais l'offre qu'il quitte !


Quand un client quitte un restaurant, on questionne la cuisine ! Pas seulement le client !


Quand un jeune lâche le sport, on questionne tout, sauf la qualité de ce que propose l'encadrement.


Or l'encadrement, c'est précisément ce qui sépare un gamin qui revient d'un gamin qui ne revient pas.


C'est la voix qui l'appelle par son prénom ou qui ne l'appelle pas. 


C'est la séance pensée ou bricolée, qui donne du plaisir ou qui lasse au bout de quelques minutes. 


C'est l'éducateur formé, accompagné, supervisé ou laissé seul, qui construit une expérience riche ou qui occupe le temps, qui parle avec sympathie ou qui aboie. 


C'est le club qui accueille ou qui filtre [voir la question du seuil, là]. 


C'est le plaisir qu'on éprouve à jouer ou le déplaisir qu'il y a à se faire engueuler et crier dessus parce qu'on n'a pas fait le bon geste ou qu'on n'a pas été obéissant...


Tant qu'aucun chercheur ne pourra écrire noir sur blanc «il faudrait peut-être interroger ce que font les éducateurs, les enseignants, les entraîneurs», nous continuerons à expliquer le décrochage par tout sauf par ce qui le produit en grande partie.


Le décrochage des 14-18 ans n'est pas qu'un problème d'usager.


C'est, peut-être d'abord et surtout, un problème de qualité du dialogue que les mondes du sport et de l'éducation physique proposent aux gamins.

mercredi 22 avril 2026

POURQUOI LE DISCOURS SUR LA CRISE DU SPORT EST FAUX

Depuis un demi-siècle, la pratique sportive des Français n'a pas reculé, bien au contraire...


Le discours sur la "crise du sport" est un artefact : il confond la crise du sport organisé en club avec la pratique elle-même.


Les chiffres ne laissent aucune ambiguïté sur la tendance longue :

- Avant 1970 : moins de 50 % des Français pratiquent

- 1985 : 73,8 % pratiquent une activité physique ou sportive

- 2000 : 83 % au moins une fois dans l'année, 60 % chaque semaine

- 2010 : 89 % au moins une fois dans l'année, 66 % chaque semaine

- Post-JOP Paris 2024 : 71 à 76 % pratiquent, 4,4 heures par semaine en moyenne


En quarante ans, la France est passée d'une minorité sportive à une majorité sportive.


C'est une des plus grandes transformations culturelles silencieuses du pays.


Ce que les Français cherchent dans le sport en 2024, c'est exactement ce qu'ils cherchaient en 1985. 


- En 1985, on pratiquait pour "rester en forme" et par "plaisir du mouvement". 

- En 2000, pour "la détente, le bien-être, la santé". 

- En 2010, pour "la santé, le plaisir, la convivialité".

- Aujourd'hui, pour "la santé, la forme, l'hygiène de vie, le bien-être".


Changer les mots ne change pas le sens. 


- En 1967 : "le sport reste un privilège des classes cultivées." Les cadres pratiquent à 71 %, les ouvriers à 39 %.

- En 2010, la pratique est "beaucoup moins marquée par l'appartenance sociale". 

- Après 2020, elle est décrite comme "universelle avec une influence décroissante de la CSP".


La même trajectoire vaut pour le genre : écart de 20 points entre hommes et femmes dans les années 1980, parité presque atteinte aujourd'hui hors clubs.


Le sport n'est pas en crise. 


Il s'est élargi à ceux qui en étaient exclus.


Le nombre de licenciés est passé de 4,5 millions avant 1970 à 16,5 millions en 2023. 


C'est une multiplication par 3,6 en un demi-siècle. 


Si crise il y a, elle ne se voit pas dans ce chiffre. 


Ce qu'on observe en revanche, c'est que la majorité des pratiquants n'est pas licenciée : 60 % des jeunes pratiquent seuls et de manière informelle.


Le problème n'est pas la pratique : c'est le modèle de captation de cette pratique par le système fédéral.


Ce que vivent certaines fédérations : érosion des licences dans certains sports, désaffection des moins de 20 ans pour la pratique encadrée, difficulté à retenir les 18-30 ans qui préfèrent pratiquer seuls, ne dit rien sur le niveau de pratique global.


Cela dit quelque chose sur l'inadaptation d'un modèle organisationnel à une demande qui a changé de forme sans changer de fond.


Confondre la crise du club avec la crise du sport, c'est un problème.


Répéter que le sport est en crise, c'est pratique, mais faux et non accessoirement coûteux ! 


La vraie question n'est pas "pourquoi les Français ne font plus de sport ?". 


C'est "pourquoi les institutions sportives peinent-elles à trouver leur place dans une pratique qui se passe de plus en plus d'elles ?"

lundi 20 avril 2026

APPRENDRE À REGARDER AUTREMENT ?

"Les gens sont devenus égoïstes, ils ne veulent plus s'engager, ils cherchent le confort." 

Phrase entendue dans une discussion de dirigeants de fédérations sportives.


Ce qui s'est passé est probablement beaucoup plus radical mais également beaucoup plus positif !


L'autonomie n'est pas de l'individualisme, c'est la revendication d'une maturité. 


Le pratiquant contemporain sait ce qui est bon pour lui. 


Il a accès à toute la littérature, à tous les tutos, à tous les coachs du monde en permanence. Il n'a plus besoin d'un intermédiaire pour lui dire comment s'entraîner. 


Il demande qu'on le traite en adulte.


La flexibilité n'est pas de la versatilité, c'est l'adaptation à une vie réellement complexe. 


Les gens ne sont pas volages. Ils ont des enfants, des parents vieillissants, des charges mentales, des carrières non linéaires, du télétravail changeant, des déménagements. 


Un engagement annuel fixe avec horaires imposés n'est pas un signe de sérieux, c'est un anachronisme.


La santé globale n'est pas du narcissisme, c'est une réponse lucide à l'épidémie de mal-être, de burn-out, de solitude, de troubles mentaux. 


Les gens ne pratiquent pas le sport que pour être beaux sur Instagram. 


Ils pratiquent aussi parce qu'ils ont compris, souvent à leurs dépens, que sans cette pratique ils ne tiennent pas la pression de notre société. 


Le sport est devenu une stratégie de survie psychique dans un monde qui nous use.


Les fédérations ne sont pas en crise face à un monde qui a changé. 


Elles sont en crise parce qu'elles n'ont pas remarqué que le monde avait changé. 


Et elles ne l'ont pas remarqué parce que leur système de perception, construit sur les données de licences, les résultats de compétition et les remontées de la pyramide, ne capte plus les signaux qui comptent.


On ne peut pas résoudre un problème qu'on n'a pas vu. 


Et on ne voit pas ce qu'on n'a pas appris à regarder. 


Les fédérations n'ont pas besoin d'un nouveau plan stratégique !


Eles ont besoin d'apprendre à regarder autrement ce qui se passe sous leurs yeux depuis dix ans.