mardi 2 juin 2026

LA MESOPRAXIS ® AU QUOTIDIEN

Il faut voir ce film publicitaire d’Asics mis en ligne il y a un an déjà mais qui n'a été vu que 408 fois. 


Certes il est d'une culture éloignée de la nôtre, mais il est suffisamment universel pour qu'on s'y intéresse - .


Un chauffeur de taxi lave sa voiture dans un dépôt. 


Gestes répétés, corps courbé par l'effort mille fois recommencé. Puis une vieille radio grésille, et il se redresse. 


Quelque chose en lui répond au Rajio Taiso, cette gymnastique japonaise diffusée depuis 1928, que tout un pays connaît par cœur. 


Sans même qu'il y pense, son corps l'entraîne dans quelques mouvements, et son visage change. Le corps s'est rouvert au monde et a rouvert le monde.


Asics en tire un slogan : « bouge ton corps pour bouger ton esprit ». 


La formule séduit, mais elle trahit. 


Elle descend de l'anima sana in corpore sano, un esprit sain dans un corps sain, et elle pose deux choses, le corps d'abord, l'esprit ensuite, reliés par une cause.


 C'est une erreur ancienne. 


Il n'y a pas le corps puis l'esprit. Il y a une seule chair qui se rapporte au monde. 


Le chauffeur ne bouge pas pour, ensuite, libérer son esprit, son mouvement est déjà sa pensée.


C'est là le cœur même de la mésopraxis ®  !!!


Une médiance, au sens de Berque, une double mesure réciproque entre le corps et son milieu. 


Le geste mesure le monde et se laisse mesurer par le monde. 


Le dépôt, l'asphalte, la radio, rien de naturel, et pourtant tout y est milieu.


Reste l'essentiel, que la vidéo montre sans le dire.


 Le chauffeur ne s'invente rien, il rejoue une forme reçue, transmise, partagée par des millions de corps avant le sien. 


Et c'est par là qu'il se rouvre. 


La médiance ne s'oppose pas à la forme héritée, elle la traverse. 


Le corps ne devient pas médiant en s'affranchissant des gestes transmis. 


Il le devient en les habitant assez profondément pour que la mesure du monde redevienne réciproque, une mésopraxis ®.

lundi 1 juin 2026

MESOPRAXIS ®

Durant trois posts, j'ai cheminé :

Du sport du presque rien à la médiance puis à l'arpenteur.


Une conviction : le sport peut cesser d’être une machine à extraire la performance d’un milieu passif. Il peut devenir une pratique d’attention, d’habitation, de mesure réciproque entre le corps et le monde. 


Mais il manquait un nom pour l’action elle-même. « Sport du presque rien » était une belle formule d’attente, poétique, juste, mais silencieuse sur ce qu’on fait précisément. Il fallait un mot qui ne soit pas une métaphore, mais un nom pour ce qui se fait. 


Mésopraxis ® est ce nom. 


- Mésos : le milieu. (en référence aux travaux d'Augustin Berque

- Praxis : l’action qui porte sa fin en elle-même.


La mésopraxis ® : l’agir qui fait advenir le milieu.


Elle ne vainc pas des distances, elle densifie des liens car elle n’extrait pas, elle tisse. 


Pourquoi ce mot est-il urgent ? 

Parce que le sport contemporain est un enfant du XXe siècle. Ressources illimitées, progrès linéaire, domination technique.

Son récit : repousser ses limites, vaincre des distances, optimiser son corps.


Ce récit s’épuise. Comme nous l’avons vu au début de ce cycle, ce n’est pas l’athlète qui flanche, c’est le modèle. Les défis du XXIe siècle sont d’une autre nature : habiter un monde qui se rétracte, soutenir une vie qui se précarise, construire le sens.

Courir plus loin, plus vite, plus fort peut rester une joie. Cela ne peut plus tenir lieu d’horizon.


La mésopraxis ® se propose d’habiter un monde fini. 


Mais alors, faut-il abandonner le sport du XXe siècle ? 


L’ajouter comme une option de plus ?


Ni l’un ni l’autre. 


Une troisième voie est possible : une créolisation.


Le mot vient d'Édouard Glissant


La créolisation, qu'il a pensée à partir de l'expérience antillaise, ce n'est ni un mélange, ni un renoncement, c'est une mise en relation qui transforme tous les éléments, et dont le résultat est imprévisible.


La mésopraxis ® ne remplace pas le sport. 


Elle le créolise.


- Le coureur n’abandonne pas son chrono. Il y ajoute une résonance avec le monde.

- Le territoire n’est plus un décor à traverser, il devient un partenaire.

- La performance n’est plus la mesure souveraine, elle reste une mesure parmi d’autres.


Personne ne sait à l’avance ce que cette créolisation produira, c’est sa force.


Mais quelque chose va naître, qui ne ressemblera ni au sport du XXe siècle, ni à une mésopraxis ® « pure ». 


La mésopraxis ® n’est pas une doctrine. C’est une invitation à entrer dans cette créolisation.


Nombre d'entre nous sont déjà engagés dans cette créolisation qui cherche son nom et vient peut-être de le trouver : mésopraxis ®

dimanche 31 mai 2026

L'ARPENTEUR

Sur le sentier des douaniers. 


Vingt ans de jogging presque quotidiens, à compter les kilomètres, à mesurer le temps, le rythme cardiaque...


Changer d'étalon.


Ne plus compter en kilomètres ou en minutes. 

Mesurer sa performance en marée descendante et tête de roche qui apparaît, en lumière rasante et ombres qui se déplacent, en passages d'oiseaux...


Le sentier n'a pas bougé. Le jogger si !


Dans un post précédent, je parlais de la médiance d'Augustin Berque. Cette pensée selon laquelle le lieu nous traverse autant que nous le traversons. Pour y entrer, il faut un geste concret. Et un mot pour le nommer.


Le sport contemporain a fait du corps un moteur. 

Plus il réduit l'espace vite, plus grande serait sa valeur. 


Mais le corps n'est pas qu'un moteur. C'est notre interface sensible avec le monde.


Selon comment on l'engage, ce n'est pas le même espace qui se déploie. Un corps entraîné à la vitesse étrécit le monde. Un corps consenti à la lenteur l'élargit.

Le kilomètre de la joggeuse et le kilomètre du marcheur ne sont pas le même kilomètre.

Et il y a un mouvement plus profond. Tandis que le corps mesure le monde, le monde, en retour, dit au corps sa propre mesure.


La grève au sol meuble dit la fatigue. La pente dit aux jambes leur limite. Le vent debout dit la profondeur des poumons. La lumière qui décline dit que la journée se ferme, et les forces aussi.

Une connaissance de soi par exposition. On ne se connaît pas en s'introspectant. On se connaît en se laissant mesurer par ce qui s'offre et résiste à notre passage.

C'est cela, la médiance à l'œuvre.


Il existe un mot ancien pour la figure qui pratique cette double mesure. L'arpenteur.

Celui qui mesure la terre avec ses pas. Avant le mètre, avant le GPS, l'arpent c'était l'enjambée, la journée de marche.

On ne mesurait pas pour vaincre. On mesurait pour habiter.


L'arpenteur d'aujourd'hui, c'est un corps qui consent aux marées, aux lumières, aux présences. Il fait advenir un territoire qui n'existerait pas sans lui. Et ce territoire, en retour, le constitue.

Il ne mesure pas pour gagner. Il mesure pour exister à un lieu, et faire exister ce lieu pour lui.


La vitesse n'est pas l'ennemie. Le coureur rapide peut être arpenteur s'il ne prend pas sa seule vitesse pour mesure souveraine.


Ce qui distingue l'arpenteur du sport contemporain, ce n'est pas le rythme, c'est la conscience que tout tempo fait advenir à la fois un monde et une présence au monde.


Arpenteur, arpenteuse, ce n'est peut-être pas le mot final. Mais par lui, quelque chose commence.

samedi 30 mai 2026

LA MEDIANCE

Le sport moderne nous a appris à traverser des territoires. 


Il faudrait peut-être réapprendre à les habiter.


Dans un précédent post, je parlais d’un « sport du presque rien » : une pratique sans chrono, sans performance extérieure, où le corps redevient capteur d’imperceptible.


Cette proposition d'un "sport du presque rien" s’est construite peu à peu, notamment à la lecture d'Augustin Berque, géographe et philosophe.


Berque, en traduisant Watsuji Tetsurō, nous a fait découvrir le fūdo : cette pensée japonaise selon laquelle je ne suis pas un sujet face à un environnement. 


Je suis le moment d’un milieu qui me constitue autant que je le constitue.


La frontière entre moi et le lieu ? Une convention, pas une donnée.


Le sport contemporain a oublié cela. 


Il s’est construit sur la séparation : un athlète contre le milieu, une performance extraite du lieu et attribuée au seul corps. Le GPS, le chrono, le classement mesurent ce qu’un corps fait contre un lieu. Jamais ce qu’il fait avec.


Mais imaginons l’inverse. 


Imaginons un footing sur le GR34, sans montre. La marée descendante nous dit quelque chose sur notre propre lenteur. La lumière rasante de février sur les ajoncs modifie notre cadence sans que nous en décidions.


Nous rentrerons non pas plus forts, mais légèrement autre. Parce que le lieu, en passant à travers nous, nous aura déplacés.


Berque appelle cela la médiance. Cette expérience n’a jamais vraiment trouvé sa place dans le champ sportif.


Il serait peut-être temps de l'y inviter.