lundi 2 mars 2026

ET SI LES MILITAIRES AIDAIENT À REPENSER L'ENTRAINEMENT DE HAUTE PERFORMANCE ?

Du champ de bataille au triple saut : l'exosquelette va-t-il redéfinir l'entraînement de haute performance ?


Depuis vingt ans, la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) et l'US Army investissent massivement dans les exosquelettes.


L'objectif initial est simple: permettre à un fantassin de porter 60 kg de matériel sur des dizaines de kilomètres sans altérer son intégrité physique


Le programme Warrior Web de Wyss Institute at Harvard University a démontré qu'un exosuit souple, porté sous l'uniforme, pouvait augmenter l'endurance de levage d'un soldat de 25 à 75 %. 


Vanderbilt University et l'Army Futures Command travaillent aujourd'hui sur des dispositifs passifs ciblant précisément les blessures musculosquelettiques, 28,3 % des blessures hors-combat dans l'armée américaine concernent le dos et la colonne vertébrale.


La question qui nous intéresse : ce transfert technologique peut-il atteindre le sport de haut niveau ? 


Non pas en compétition, mais à l'entraînement !


Prenez le triple saut. À chaque session de bonds, un athlète encaisse des forces d'impact de 12 à 22 fois le poids de son corps sur les articulations du genou et de la cheville. La carrière d'un triple-sauteur est une course contre l'usure.

Pour progresser, il faut répéter. Pour répéter, il faut encaisser. Et pour encaisser… il faut un corps qui tient.


Peut-on imaginer un exosquelette d'entraînement, pas conçu pour augmenter la performance le jour J, mais pour absorber une fraction des contraintes mécaniques à la réception pendant les phases de travail technique ?


Des chercheurs de 중앙대학교 (Séoul) ont déjà montré qu'un exosuit à câbles motorisés améliore la fréquence de foulée au sprint. 


Une étude publiée dans l'IEEE Transactions on Robotics montre qu'un exosquelette passif de genou augmente la hauteur de saut vertical. 


Le paradigme serait inversé : au lieu d'entraîner le corps à résister à la charge, on réduirait la charge pour entraîner le geste.


Plus de répétitions techniques de qualité. 


Moins de micro-traumatismes cumulés. 


Des carrières rallongées.


La vraie question n'est pas technique


Elle est conceptuelle : sommes-nous prêts à accepter qu'entraîner moins intensément puisse produire plus de performance ? 


Que la protection du capital corporel de l'athlète soit un investissement, pas une concession ?


L'armée américaine l'a compris pour ses soldats. 


Le sport de haut niveau est-il assez audacieux pour le comprendre pour ses athlètes ?


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On en reparle 18 mars lors des Rencontres organisées autour de la question « Et si la guerre changeait le sport ? »

lundi 23 février 2026

ET SI DEMAIN, LA GUERRE CHANGEAIT LE SPORT ?

Les prochaines et dixièmes Rencontres de la Prospective Sportive ® auront lieu le 18 mars 2026 autour de la question "Et si demain, la guerre changeait le sport ?"

Nous analyseront la façon dont les guerres alimentent les imaginaires, les pratiques, les techniques et le marketing du sport.

Nous essaierons de mieux comprendre à quoi pourront ressembler les conflits demain et comment ceux-ci pourront jouer sur nos imaginaires sportifs.

Pour mieux comprendre les nouvelles réalités des conflits, nous aurons trois invités.

Voici le programme 

En introduction François BELLANGER, un des animateurs du Prospective Sport Lab ® , se demandera s'il ne serait pas temps de renouveler un peu notre pensée sur le corps sous le prisme de la guerre et du sport ?

Pour comprendre ce que seront les combattants demain  : Quentin Ladetto explorera la dualité du soldat du futur, naviguant entre high-tech et low-tech. À l’intersection des mondes digitaux et physiques, il nous expliquera comment maintenir la résilience et la survie d'un combattant désormais attaqué autant physiquement que cognitivement, là où la préparation mentale devient l'ultime rempart. 


Directeur de la veille technologique et prospective au sein du Département fédéral de la défense, de la protection de la population et des sports (Suisse)Quentin Ladetto est un expert reconnu de la veille et de la prospective.


Pour comprendre les mutations technologiques : le Colonel Bruno de San Nicolas témoignera d'une réalité concrète : l'intégration de l'esport au sein des armées. Entre entraînement cognitif et recrutement, il nous expliquera comment la culture du gaming façonne le soldat de demain et brouille la frontière entre performance athlétique et maîtrise technologique.


Conseiller en stratégie et transformation numérique au Ministère des arméesBruno de San Nicolas est à l'origine du déploiement de l'esport au sein de l'Armée française.


Pour décrypter la guerre d'influence : Avec Olivier Mauco, président de l’Observatoire Européen des Jeux Vidéo, nous explorons comment le jeu vidéo est devenu un levier de soft power et une arme de propagande géopolitique, redéfinissant les règles de la "compétition" entre les nations au-delà des stades traditionnels.


Chercheur en sciences politiques, Olivier Mauco est un fin analyste des enjeux géopolitiques autour de la production des jeux vidéo.

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Ces dixièmes Rencontres de la Prospective Sportive ® se dérouleront le mercredi 18 mars 2026, de 9h00 à 12h30 au Petit Bain situé au pied de la Grande Bibliothèque au 7 Port de la Gare, Paris 13° - métro Quai de la Gare (ligne 6).


Pour vous inscrire, il suffit d'envoyer un mail à francois.bellanger@gmail.com en disant "Je viens" ou "Nous venonssi vous êtes plusieurs avec vos noms.

mercredi 14 janvier 2026

ET SI L'ISOTHERME CHANGEAIT TOUT ?

Dans notre article « Et si c’était eux les vrais maîtres de la nouvelle géopolitique du sport ? » nous voulions révéler une mutation géopolitique radicale qui passe inaperçue aux yeux des observateurs du sport institutionnel. 


Pendant un siècle, le sport mondial s'est organisé autour d'une architecture de pouvoir clairement identifiable : le CIO et la FIFA distribuaient les Jeux et les Coupes du monde comme des faveurs diplomatiques, servant une logique de soft power où les États-nations rivalisaient pour l'honneur d'accueillir ces événements. Cette légitimité politique, bien que contestée, reste intelligible et débattable.


Or, une nouvelle puissance invisible opère un basculement fondamental : la réassurance, incarnée par des géants comme Swiss Re et Munich Re, n'est plus simplement un prestataire financier assurant les risques d'un événement. 


Ces institutions deviennent les véritables cartographes du possible, déterminant par leurs modèles algorithmiques quels événements peuvent exister et lesquels ne peuvent pas. Lorsque les réassureurs refusent de couvrir un événement, celui-ci cesse de facto d'exister, non pas pour des raisons politiques débattables, mais pour des raisons prétendument objectives : l'algorithme de risque a parlé.


Cette transition illustre parfaitement le phénomène décrit par Jathan Sadowski dans son analyse du capitalisme technologique (« The Mechanic and the Luddite: A Ruthless Criticism of Technology and Capitalism »)  : le risque est devenu la modalité politique par excellence de la gouvernance moderne, opérant sous le couvert de la neutralité technique. C'est une forme de pouvoir qui s'exerce d'autant plus efficacement qu'elle se présente comme non politique.


Le concept d'isotherme introduit dans « Et si c’était eux … ? » est révélateur. 


Au-delà du simple paramètre climatique, il symbolise comment la complexité politique de l'adaptation aux conditions environnementales est réduite à une courbe mathématique, transformant en problème technique ce qui est fondamentalement une question de justice, d'équité et de choix collectifs.


Les CAT models (Catastrophe models) analysés par les réassureurs fonctionnent exactement comme les mécaniques statistiques décrites par Sadowski: ils simulent des milliers de scénarios de catastrophes pour en évaluer les pertes financières probables. Mais cette opération de quantification cache plusieurs opérations politiques essentielles :


- D'abord, la sélection du mesurable. Un CAT model peut quantifier les pertes économiques d'une inondation, mais comment quantifier la perte du patrimoine culturel, l'impact social de la relocalisation de populations, ou l'érosion de la capacité d'une nation à organiser des événements prestigieux ? Seuls les préjudices quantifiables sur une feuille de calcul entrent dans l'analyse. Les dommages sociaux, politiques ou culturels qui ne trouvent pas d'équivalent monétaire sont invisibilisés.


- Ensuite, la normativité cachée. Ces modèles fonctionnent sur des données historiques et des projections climatiques. Mais qui choisit les seuils d'acceptabilité du risque ? Pour une villes côtière africaine ayant peu d'expérience historique de certains événements climatiques, les données manquent, ce qui augmente artificiellement l'évaluation de risque. Les régions du Sud Global, déjà vulnérables, se retrouvent systématiquement exclues non pas par une décision transparente, mais par le fonctionnement technique du modèle.


- Enfin, l'abdication de la responsabilité. Un CIO qui refuserait une candidature à Dakar pour des raisons de contrôle politique serait rapidement critiqué pour discrimination géographique. Mais un réassureur qui refuse de couvrir le même événement parce que le modèle indique un risque catastrophique probabilisé de 0,3 milliards de dollars paraît simplement prudent, technique, irréprochable. La responsabilité est enterrée dans l'opacité algorithmique.


Sadowski parle de "subsomption" pour désigner la subordination des individus aux impératifs du capitalisme technologique. 

Le sport international fait l'expérience d'une subsomption comparable : ses institutions historiques ne disparaissent pas, mais elles perdent graduellement toute capacité de décision autonome, intégrant les critères de solvabilité des réassureurs dans les processus mêmes de candidature.


Cette transformation s'inscrit dans ce que Sadowski appelle le capitalisme du risque


Le sport n'échappe pas à la logique qui a permis au capital-risque de capturer l'innovation : en se reposant sur des "experts" pour évaluer la viabilité d'une innovation technologique, les structures de gouvernance deviennent dépendantes des institutions financières qui contrôlent l'évaluation du risque. De la même façon, les fédérations sportives deviennent progressivement dépendantes des réassureurs qui évaluent la viabilité des événements.


Mais il y a plus : cette dépendance s'accompagne d'un transfert de légitimité.


Historiquement, la légitimité du CIO reposait sur la continuité institutionnelle et sur un certain consensus démocratique (aussi limité soit-il). 

La légitimité des réassureurs repose sur une revendication d'expertise technique et de neutralité. Cette revendication est structurellement difficile à contester parce que réclamer une révision de l'évaluation du risque c'est, de facto, demander à prendre davantage de risques, ce qui s'énonce difficilement comme un bien commun.


Le livre de Sadowski montre comment la gouvernance par le risque produit invariablement une ségrégation par le risque. Ceci s'applique parfaitement au système émergent de réassurance du sport.


Cela génère au moins trois grandes fracturations du contrat social global et généralement admis :


Fracturation 1 : L'assurabilité différentielle. Certains pays, certaines villes, certaines régions deviendront "assurables" parce qu'elles correspondent aux profils climatiques et infrastructurels que les modèles évaluent comme acceptables. D'autres seront progressivement fermées. Cette exclusion ne sera jamais formulée comme une décision politique d'interdire l'accès au sport mondial, mais comme une simple constatation technique : "malheureusement, les risques sont trop élevés..."


Fracturation 2 : L'effet de rétroaction. Une fois qu'une région est jugée "à haut risque", les coûts d'assurance montent, ce qui rend l'organisation d'événements plus chère, ce qui limite les candidatures locales, ce qui réduit l'expérience locale dans l'organisation d'événements, ce qui augmente l'évaluation de risque pour les futures candidatures. 

Les réassureurs ne créent pas seulement des cartes du risque, ils créent le risque qu'ils prétendent simplement mesurer.


Fracturation 3 : La disparition de l'universalisme. Le sport mondial a longtemps reposé sur une idée, aussi imparfaitement réalisée soit-elle : que tout pays, toute région avait théoriquement le droit d'accueillir les Jeux Olympiques et Paralympiques ou une Coupe du monde. Cette universalité formelle disparaît à mesure que les décisions deviennent dépendantes de la solvabilité environnementale. 

L'isotherme devient la frontière réelle du possible, invisible mais implacable.



Trois pistes d'évolution du paysage sportif mondial :


Scénario 1 : L'institutionnalisation de la réassurance


Les prochaines décennies verront une formalisation progressive de la dépendance des fédérations sportives aux critères de réassurance. Plutôt que de confrontation ouverte, ce sera une intégration technocratique graduelle. Les nouveaux processus de candidature pour les Jeux olympiques ou les Coupes du monde intégreront explicitement les évaluations de risque climatique et catastrophique dans les critères d'éligibilité. L'opacité actuelle (où les réassureurs opèrent en arrière-plan) cédera progressivement à une visibilité accrue, mais uniquement comme justification technique.


Cette institutionnalisation comportera des risques de légitimation : en acceptant explicitement les critères de réassurance, les fédérations sportives conforteront la prétention à l'objectivité technique de systèmes fondamentalement politiques.


Scénario 2 : L'émergence de circuits alternatifs


Face à cette progressive marginalisation, on peut anticiper l'émergence de circuits sportifs alternatifs, organisés en dehors des structures de la réassurance mondiale dominante. Des organisations régionales, des fédérations parallèles, ou même des initiatives de pays exclus progressivement, pourraient créer des architectures sportives propres, acceptant consciemment d'opérer sans la couverture des réassureurs traditionnels. Cela ne signifierait pas nécessairement un retrait du professionnalisme, mais plutôt une acceptation consciente du risque comme condition de participation.


Ces circuits alternatifs pourraient devenir particulièrement attractifs pour les pays du Sud Global et les régions climatiquement vulnérables, offrant une forme de réinvention de l'autonomie sportive en dehors du paradigme de la maîtrise des risques.


Scénario 3 : La politisation du risque


À long terme, la dépolitisation croissante qu'opèrent les CAT models et les évaluations de risque pourrait déclencher un contre-mouvement de re-politisation. Des mouvements sociaux, des gouvernements, ou des alliances de pays marginalisés par les évaluations de risque pourraient exiger l'ouverture des boîtes noires algorithmiques, demander une révision des hypothèses des modèles, contester la légitimité des réassureurs à décider de la viabilité des événements.


Cette re-politisation prendrait plusieurs formes : exigences de transparence algorithmique, demandes de révision des seuils de risque acceptables, contestation du monopole des réassureurs occidentaux, ou création d'institutions alternatives de gestion collective du risque dans le sport.


Les questions cruciales en suspens


1 Qui contrôle les paramètres ? Quels critères spécifiques les réassureurs privilégient-ils dans leurs modèles ? Comment les géopolitiques actuelles influencent-elles les seuils d'acceptabilité du risque ? L'isotherme de 32°C est-elle neutre ou reflète-elle les préférences du Nord Global ?


2 L'assurance collective est-elle possible ? Peut-on imaginer un modèle où les risques des événements sportifs seraient mutualisés globalement, plutôt que laissés à l'appréciation de réassureurs opérant selon une logique de profit ? Les traditions mutualistes du sport peuvent-elles ressurgir ?


3 Existe-t-il un droit à l'événement ? Comment revendiquer le droit d'une région à organiser des événements internationaux malgré des évaluations de risque élevées ? Comment les nations défendent-elles leur souveraineté face à des institutions technocratiques opérant en dehors de toute légitimité démocratique ? (on pourrait en parler également pour les agences qui notent la crédibilité économique des États…)


4 Comment renverser l'invisibilité ? Tant que les processus décisionnels demeurent opaques, enfouis dans la complexité algorithmique, comment les créer des espaces de débat public sur ce qui est fondamentalement un choix de société sur la répartition du risque ?


La mutation géopolitique révélée n'est donc pas simplement le remplacement d'un acteur par un autre dans la gouvernance du sport mondial. 

C'est la transformation du cadre même dans lequel cette gouvernance s'exerce : 

- le passage d'une politique de la décision diplomatique à une politique de l'algorithme, 

- d'une légitimité fondée sur l'institution à une légitimité fondée sur la technique, 

- et d'une vision du risque comme condition collective à une vision du risque comme critère de tri et d'exclusion.


C'est loin d'être totalement neutre pour penser le sport demain.