mercredi 8 juillet 2026

TRUMP, LE FOOT ET LES KLEPTS DE WILLIAN GIBSON

Et finalement, l'attitude de Trump lors de cette Coupe du monde de football ne nous surprend pas vraiment. 


On la regarde comme un spectacle prévisible, presque attendu.


Qu'est-ce que cela dit de nous ? 


Pas simplement que nous sommes résignés, mais que la sidération a fait place à l'habitude.


Dans The Peripheral et Agency, William Gibson décrit un monde d'après-effondrement gouverné par les Klepts: une classe de milliardaires issus des oligarchies et de la tech, qui a absorbé les États et verrouillé le futur à son profit. 


De la science-fiction, en apparence.


Sauf que Gibson n'écrit pas le futur, il écrit le présent avec un léger décalage


Ses Klepts sortent du Londres réel des années 2010, celui des fortunes post-soviétiques qui achetaient l'immobilier, les clubs de football, et le silence des avocats. Il a simplement prolongé la courbe.


Et cette courbe, on peut la lire dans notre présent.


Trois conditions rendent possible l'avènement des Klepts


Toutes trois sont déjà observables :


- La privatisation de la souveraineté, d'abord. Quand l'issue d'une guerre dépend de la décision d'un entrepreneur privé d'activer ou non ses satellites, la souveraineté n'a pas disparu, elle a changé de mains. Ce n'est plus un transfert théorique, c'est une infrastructure. Un oligarque peut désormais court-circuiter un État, non par la force, mais par contrat.


- La normalisation de l'inacceptable, ensuite. Le Jackpot de Gibson n'est pas une comète qui s'écrase sur la Terre. C'est une accumulation de catastrophes que l'on tolère, chacune abaissant le seuil de ce que nous sommes prêts à accepter comme normal. Des pandémies gérées comme des crises de communication, des records climatiques absorbés comme des faits divers, des transgressions répétées requalifiées en "style" de gouvernement. Nous ne sommes pas avant le Jackpot. Nous sommes dedans, dans sa phase lente, celle où l'on s'habitue, celle où l'effarement et la capacité de révolte s'usent.


- La fermeture du possible, enfin. C'est la condition la plus profonde, et la plus difficile à percevoir. Le pouvoir ultime n'est pas de posséder le présent, mais de verrouiller les futurs. Une classe qui contrôle le calcul, les données et les récits ne prédit pas l'avenir, elle le rend certain, elle colonise ce qui n'est pas encore advenu. Dans ce cadre, la démocratie n'est pas un adversaire à abattre, c'est une variable parasite, du bruit dans le modèle.


Il reste une différence essentielle


Gibson décrit un après, nous vivons un pendant. 


Son monde est achevé parce qu'un roman a besoin d'un monde achevé. 


Le nôtre, malgré tout, reste ouvert.


C'est ce qui rend sa fiction utile plutôt que paralysante


Ce n'est pas une prophétie, c'est un diagnostic et un diagnostic authentique, par nature, appelle une réponse...

vendredi 3 juillet 2026

LE SPORT, LE LUXE, LA PHARMACIE...

Le sport, le luxe et la pharmacie convergent depuis plusieurs années.


- On le voit dans les clubs. Equinox propose un programme à 40 000 $ par an. Ce n’est plus un abonnement de fitness, c’est un bilan de 100 biomarqueurs, un protocole hormonal, des perfusions de NAD+.


- On le voit dans les objets. ÕURA, l’anneau utilisé dans des centaines d’essais cliniques, devient un bijou Gucci en or 18 carats.


- On le voit dans les investissements. LVMH mise sur Therabody, et la récupération sportive entre dans les spas Dior.


Le diagnostic médical, le geste sportif et le luxe cessent d’être trois mondes séparés (l'ont-ils jamais été ?).


Les agonistes de GLP-1 accélèrent encore ce mouvement.


Ces médicaments, conçus pour la perte de poids, provoquent une fonte musculaire significative.


La réponse de l’industrie n’est pas venue du sport.


Elle est venue du laboratoire. Des chercheurs travaillent sur des molécules capables d’activer les cellules souches musculaires en parallèle du traitement. Le coach ne prépare plus une performance, il gère les dommages collatéraux d’une chimie qu’il n’a pas prescrite.


Les Enhanced Games, ces compétitions qui assument le dopage, ne sont donc pas une anomalie venue de nulle part. 


Ils sont la pointe visible d’un système déjà en place. 


Ce que les cliniques de longévité font discrètement pour des clients fortunés, cachés derrière le concept de healthspam : la durée de vie en bonne santé, les Enhanced Games le font publiquement, sous les projecteurs, avec un chronomètre.


Et si finalement le dopage devenait désirable aux yeux du plus grand nombre par l'exposition, indécente certes (et non dénuée d'une certaine vulgarité), mais quasi-permanente, de la vie des plus fortunés, par les médias grand public : TV, presse...



lundi 29 juin 2026

LA DISCONTINUITÉ

Des millions de personnes pratiquent un sport, s'arrêtent, reprennent, s'arrêtent encore. 


Ce n'est pas de l'inconstance. 


C'est un rythme de vie


Une surcharge professionnelle, une blessure mineure, un enfant qui tombe malade, une saison qui change : le corps s'éloigne, puis revient. 


Ou ne revient pas...


Le mouvement sportif (institutions, clubs associatifs ou commerciaux…) traite cette réalité comme un problème. 


Un turnover à réduire, un coût d'acquisition gaspillé, un signal d'alerte dans un tableau de bord. 


La réponse est presque toujours la même : relancer, fidéliser, retenir. 


Les outils changent, la logique reste identique. 


Elle suppose que la discontinuité est une défaillance du pratiquant, parfois (mais rarement) de l'offre, et qu'elle appelle une correction.


Cette logique est inefficace car elle passe à côté de la réalité.


Ce que le mouvement sportif ne voit pas, c'est que la discontinuité n'est pas une interruption de l'expérience


Elle en est une phase. 


Le corps qui s'arrête n'efface pas ce qu'il a traversé. 


Il le consolide, silencieusement, dans l'intervalle. 


La neurophysiologie le confirme, la phénoménologie l'éclaire : la mémoire du corps se construit autant dans les pauses que dans les sessions.


La vraie question n'est donc pas comment empêcher les gens de s'arrêter. 


C'est comment concevoir des environnements, des dispositifs, des relations humaines qui restent suffisamment vivants dans la mémoire du pratiquant pour que le désir de revenir survive à l'absence.


Le mouvement sportif n'a pas encore posé cette question.


S’il veut faire la prospective de la pratique sportive, il ne peut s’exonérer de penser la discontinuité comme un élément structurant.

mercredi 17 juin 2026

CE QUE NOUS ESSAYONS DE FAIRE

La mégatendance rassure parce qu'elle simplifie. 


Au Prospective Sport Lab ®, nous nous en méfions depuis toujours. 


Une tendance n'est vraie que provisoirement. 


Nous allons donc voir ailleurs, aux extrémités de la courbe, là où naissent les frictions sans nom.


Sentir avant de comprendre. 


Le corps perçoit des dissonances que l'esprit ne sait pas encore nommer. 


Nous ne nous précipitons pas vers une catégorie rassurante. 


Nous restons dans l'inconfort de ce qui ne colle pas, le temps qu'il faut.


Cette disposition a un nom. John Keats l'appelait "negative capability". 


La capacité de demeurer dans l'incertitude et le doute, sans se précipiter vers le fait et la raison, sans vouloir tirer de nos observations des vérités caduques. 


C'est exactement ce que nous essayons de tenir face au sport à venir, plutôt que de le clore trop vite dans un scénario rassurant.


Elle a aussi un visage de fiction. 


Cayce Pollard, dans Pattern Recognition le roman de William Gibson, détecte les signaux avant tout le monde. 


Elle n'intellectualise pas l'évolution, elle la sent avant de la comprendre. 


C'est cette vigilance sensible que nous tentons de cultiver, plutôt qu'une grille de lecture qui confirme ce qu'on cherchait déjà. 


La surprise fertile plus que la confirmation "utile".


Et puis il y a le Sahélien


Il trace une carte dans le sable pour expliquer un chemin, puis l'efface d'un revers de main. 


Il ne laisse pas d'archive. 


Il fait confiance à la mémoire du cheminement plus qu'au document. 


Ce qui compte n'est pas ce qui reste consultable, mais ce qui continue de travailler chez celui qui a vu. 


Keats nous lègue le doute, Cayce Pollard le corps, le Sahélien la transmission. 


Trois figures, une même posture. 


Le regard, qui refuse la tendance comme seule vérité


Le corps, qui sent sans attendre d'autorisation conceptuelle. 


Le don, qui transmet sans demander de preuve immédiate.


Voilà ce que nous essayons de faire au Prospective Sport Lab ®. 


Pas une prospective de plus qui rassure par ses certitudes. 


Une prospective qui ose rester dans l'incertain, le temps qu'il faut, pour mieux entendre ce qui s'annonce vraiment.