mardi 26 mai 2026

UN AVEU D'IMPUISSANCE DÉGUISÉ EN CONSEIL

« Bougez plus ! »


On nous le répète comme un mantra, à l’envi...


Mais c’est un aveu d’impuissance déguisé en conseil.



La question n’est pas qu’on bouge trop peu, elle est surtout qu’on ne dispose plus de nos corps : le cadre ou l’employé rivés à leur siège, le livreur à vélo, chronométré par son application, l’ouvrier cassé par les cadences, la soignante dont on épuise le dévouement, l'écolier rivé sur sa chaise...


Aucun n’est maître de son corps.


Trois d’entre eux bougent sans répit, et restent pourtant dépossédés de leur corps.


Bouger n’est pas être libre.


La sédentarité, ce n’est pas un état dont chacun serait responsable.


C’est un processus, une opération.



On ne devient pas sédentaire. On est sédentarisé.


Par une économie qui, depuis deux siècles, a tiré de la confiscation des corps ses gains de productivité.


Une politique publique du sport digne de ce nom ne viserait donc pas à nous faire bouger davantage.


Elle viserait à nous rendre la disposition de notre corps.


C’est autre chose. 


Et c’est plus ambitieux.


Cela suppose trois basculements :


- Cesser de stigmatiser les corps pour s’attaquer à ce qui les confisque : le poste de travail, l’écran qui capte, la ville qu’on ne peut traverser à pied…


- Équiper plutôt qu’optimiser : équiper élargit l’éventail des possibles. Optimiser impose une mesure unique.


- Reconnaître que la vraie performance n’est pas le pic qui épuise, mais la robustesse qui dure.



Un corps souverain.


Une telle politique ne fabriquerait pas de « bons corps » performants.


Elle restituerait à chacun la liberté de son corps, y compris celle de s’en servir peu.


Elle ferait du sport non plus une injonction à s’adapter à un monde qui nous broie, mais un apprentissage de l’habiter.


À commencer par ce corps, ce premier milieu, qu’on nous a trop appris à tenir pour un simple outil.


Rendre aux citoyens la souveraineté de leur corps, c’est leur rendre le premier lieu de toute liberté.

lundi 25 mai 2026

SÉDENTAIRE OU SÉDENTARISÉ ?

Sédentarité ou sédentarisé ?


Le premier mot accuse la victime


Le second cherche le coupable.



« Sédentaire » se dit comme « grand » ou « mince ». 


Un état, une nature, presque un trait de caractère. 


Et la conclusion, facile et paresseuse, vient toute seule : si vous ne bougez pas assez, c'est votre faute. 


Bougez davantage. La faute vous revient, le remède aussi.


Mais regardons une journée ordinaire, ce corps immobile, l'avons-nous vraiment choisi ?


La sédentarité n'est pas un état. 


C'est une opération.


On ne devient pas sédentaire comme on devient chauve. 


On est sédentarisé. 


Par une économie qui, depuis le XIXe siècle, a fait de chaque gain de notre immobilité un gain de sa productivité.


L'école assoit l'enfant. 


L'entreprise fixe le corps au poste de travail. 


L'écran rémunère celui qui reste immobile le plus longtemps.


Notre immobilité a été rentable. Elle l'est encore. Elle le restera. Voilà pourquoi personne ne la combat vraiment.


Mais comme il faut bien se donner bonne conscience, on stigmatise, c'est facile. 


C'est en tout cas plus facile que de s'attaquer aux racines du problème.


Ainsi, celui-là même qui nous a assis nous reproche d'être assis.


La prochaine fois qu'on vous dira simplement « bougez plus », posez la question : « Qui m'a assis ? »


Nommer le mécanisme, c'est déjà commencer à se lever.

lundi 11 mai 2026

ET SI ON CROISAIT CLUB-ARCHIPEL ® ET FÉDÉRATION-OS ® ?

Nos propositions sur le Club-archipel ® et la Fédération-OS ® ne sont pas deux chantiers séparés.


Elles forment les deux versants d’une même refondation de la gouvernance du sport pour l’âge numérique, post-institutionnel et post-territorial.


- Le Club-archipel ® est la réponse au niveau micro : comment une communauté sportive peut-elle rester un collectif de sens quand chaque joueur est une marque mondiale, chaque supporteur une chaîne de contenu, chaque sponsor un flux d’attention ?


- La Fédération-OS ® est la réponse au niveau macro : comment une autorité sportive peut-elle garantir l’équité, la sécurité et la continuité des compétitions quand les clubs ne sont plus des atomes de loyauté mais des écosystèmes fragmentés, et quand les athlètes, les communautés et les investisseurs négocient leur participation en temps réel ?


L’articulation des deux concepts dessine une perspective où la gouvernance du sport n’est plus un État centralisé  (la fédération) qui administre des provinces (les clubs), mais une infrastructure commune qui permet à des archipels autonomes de coexister, de coopérer et de rivaliser dans un cadre de règles minimales et de valeurs partagées.


Pour reprendre nos interrogations, l’enjeu n’est plus : « à qui appartient l’image du joueur ? » mais « quel récit commun le club, les joueurs, les supporters, la fédération et ses partenaires sont-ils capables de co-écrire ? » 


Et désormais : quel protocole peut permettre à des archipels autonomes de faire archipel ensemble ?


Le Prospective Sport Lab® a des pistes de réflexion très avancées et des solutions désormais très structurées à proposer, avis aux fédérations intéressées...

samedi 9 mai 2026

CRISE DU DÉSIR

Quelque chose s'épuise dans la mythologie du sport contemporain.


Nous avons essayé de le démontrer dans notre analyse sur la fin du modèle Kilian Jornet : nous arrivons au bout d'une certaine manière de raconter l'exploit.


Non pas l'athlète, qui continue de forcer le respect, mais le modèle qu'il a incarné mieux que personne : le héros authentique, partageant ses doutes, transformant chaque sortie en récit inspirant et chaque trace GPS en preuve d'existence.


Ce n'est pas une crise des champions. 


C'est une crise de notre désir de storytelling sportif.


Que faire quand l'exploit raconté devient, à son tour, banal ?


Peut-être est-il venu le temps d'un autre sport ? 


Non pas un successeur du précédent, plutôt son envers.


Une pratique où la montre n'est plus le cœur du geste, où le corps redevient un capteur d'imperceptible, notre interface sensible avec le monde, où l'on rentre chez soi sans rien à poster mais avec un bulletin silencieux : quelque chose s'est modifié dans le monde, et maintenant je le sais.


Une manière de "sport du presque rien".


Ce n'est pas un renoncement. 


C'est une attention portée ailleurs.

jeudi 7 mai 2026

DE LA LOGIQUE D'ANNEXION À LA GOUVERNANCE HYBRIDE ?

L’échec actuel et patent du projet olympique d’eSport est le symptôme d’un effet de seuil, où le modèle olympique classique touche sa limite face à un monde numérique né en dehors de lui


L'eSport n'a pas nécessairement besoin de l'olympisme, l'olympisme lui a besoin de l'eSport et le dit depuis plusieurs années via son porte-parole.


Les bifurcations sur lesquelles nous travaillons dans le cadre du Prospective Sport Lab ® nous amènent à penser ces quelques propositions de boussoles pour naviguer dans ce sujet au combien complexe. 


Ces boussoles ne disent pas « voilà ce qui va arriver ». 


Elles indiquent des directions pour naviguer dans l’incertitude, en passant d’une logique de sauvegarde de l’existant à une logique de préparation et de profit des bifurcations - .



- Boussole 1 : passer de l’annexion à l’interopérabilité


Le CIO a cherché à créer son propre événement eSport, avec ses disciplines choisies (sports virtuels), sous son label, en achetant un financement extérieur. 


Cette logique d’annexion a échoué. La bifurcation consiste à accepter que l’eSport est un écosystème souverain, avec lequel il faut construire des ponts, pas des murs. 



- Boussole 2 : inventer une gouvernance à double clé


L’incompatibilité des modèles n’est pas un bug : c’est une donnée. 


Plutôt que de vouloir unifier sous le modèle pyramidal, le CIO peut inventer une gouvernance hybride, où les droits de propriété intellectuelle restent aux éditeurs, où les communautés de joueurs sont consultées via des mécanismes numériques de vote, et où le CIO garantit le respect des principes d’intégrité, d’inclusion et de durabilité. 



- Boussole 3 : remettre le débat des valeurs au centre, mais sans naïveté


Le CIO ne peut pas concurrencer l’Arabie Saoudite ou la Chine sur le terrain des capitaux. 


Sa seule légitimité réside dans son capital symbolique : les valeurs olympiques. 


Mais pour le rendre crédible, il doit appliquer ces valeurs à lui-même (transparence, démocratie interne) et accepter une confrontation exigeante avec les dérives de l’eSport (dopage numérique, harcèlement en ligne, modèles économiques prédateurs). 



- Boussole 4 : décentrer le calendrier et la géographie


Le cycle quadriennal et la rotation des villes olympiques sont inadaptés à un public numérique qui vit dans l’instantanéité. 


Plutôt que de plaquer ce calendrier, le CIO peut expérimenter une couche olympique permanente dans l’eSport : un label annuel, des compétitions décentralisées, une présence continue sur les plateformes. 



- Boussole 5 : considérer l’eSport comme un laboratoire pour repenser la démocratie sportive


L’eSport expérimente des formes de participation directe des communautés (tribunaux pair-à-pair, votes sur les règles, régulation algorithmique).


 Le CIO pourrait s’en inspirer pour rénover sa propre gouvernance.