vendredi 3 avril 2026

ET SI LES FÉDÉRATIONS DEVAIENT PLUTÔT CONSTRUIRE DES ROUTES ?

Les fédérations ne possèdent pas le sport.


Elles possèdent le moment où nous y accédons.


Année après année, il faut le constater, elles possèdent de moins en moins ce moment.


Quand bien même elles le possèdent encore beaucoup aujourd'hui. 


Mais pour combien de temps ?


J'ai déjà écrit ici, et à de nombreuses reprises, que je pensais que les fédérations sportives devaient évoluer pour devenir des systèmes d'exploitation, des OS (operating system) du ou des sports pour lesquels elles sont agréées.


Un système d'exploitation a 4 fonctions et seulement 4 fonctions :

- Il gère les ressources.

- Il réduit la complexité.

- Il fournit des interfaces.

- Il garantit la sécurité.

Quatre fonctions, dont aucune ne consiste à produire du contenu. 


Toutes consistent à permettre à d'autres de le faire.


Qu'est-ce qu'une fédération-OS fait concrètement ?


- Elle gère les ressources du sport : la fédération n'a pas besoin de fabriquer tous les programmes. Elle a besoin de distribuer l'accès à la ressource qui les rend possibles : clubs, applications, coachs indépendants, collectivités territoriales...


- Elle réduit la complexité : un pratiquant qui arrive dans l'écosystème, qu'il passe par un club, une application, un coach indépendant ou une collectivité, doit trouver immédiatement un environnement lisible, sécurisé, adapté. Il n'a pas besoin de comprendre la mécanique fédérale. Il a juste besoin que ça marche.


- Elle fournit des interfaces : la fédération ne fabrique pas les offres. Elle distribue les briques qui permettent à d'autres de les fabriquer dans les règles de l'art.


- Elle garantit la sécurité : c'est la fonction que personne d'autre ne peut assumer. La fédération est la seule entité qui possède à la fois la légitimité institutionnelle, l'expertise disciplinaire et la profondeur historique pour dire : "cette pratique est sûre, cet encadrant est compétent, cet événement respecte les standards."


La fédération du XXe siècle se demandait : "Qu'est-ce que nous allons produire cette année ?"


La fédération-OS se demande : "Qu'est-ce que nous allons permettre cette année ?"


Et ça change tout ! (y compris en termes de modèle économique)


C'est la différence entre un constructeur automobile et une route. 


Le constructeur fabrique un véhicule. 


La route permet à tous les véhicules de circuler.


Les fédérations ont passé un siècle à fabriquer des véhicules. 


Il est temps qu'elles construisent des routes.

jeudi 2 avril 2026

ET SI LA FRANCE DEVAIT APPRENDRE À PRODUIRE PLUS D'UNDERDOG ?

La France ne fabrique pas d’underdog.


Et ça lui coûte cher.


Pour Paris 2024, Gracenote prévoyait 27 médailles d'or pour la France


Elle en a obtenu 16. 


Moins onze !


Le pire écart du tableau parmi les grandes nations. 


Au même moment, le Japon faisait +7, la Chine +6.


La France a pourtant décroché 64 médailles au total, au-dessus des prévisions. 


Beaucoup de finalistes. 


Beaucoup de podiums. 


Mais quand il fallait gagner une finale incertaine, la machine s'est grippée.


82 % des titres français ont été remportés par des favoris absolus. Marchand. Riner. Ferrand-Prévot.


Pas des surprises, des confirmations.


La catégorie « personne ne l'avait vu venir » est quasiment absente des médailles d'or.


Ce n'est pas un accident. 


C'est le produit logique du système.


Depuis des décennies, la France investit massivement pour éliminer l'incertitude de sa détection :

- Sélection précoce sur la performance brute. Préférence pour les gabarits avancés et les natifs de début d'année.


- Cloisonnement fédéral qui empêche un gym de devenir bboy ou un skieur de devenir tennisman.


- Financement public qui rend tout « pari » sur un profil atypique injustifiable devant le contribuable. L'État français a besoin de certitudes, de garanties que son argent est bien utilisé.

90 % des sportifs de haut niveau juniors français ne confirment pas chez les seniors. 


Une étude jamaïcaine sur 1552 athlètes suivis pendant 17 ans trouve le même chiffre : 81 % de déperdition. 


Ce n'est donc pas un problème français. 


C'est un problème structurel des systèmes qui sélectionnent sur la certitude.


Pendant ce temps, le Royaume-Uni convertit des gymnastes en plongeurs et des athlètes en bobeurs. 


L'Australie lance des campagnes nationales pour détecter des « moteurs » physiologiques chez des gens qui n'ont jamais pratiqué le sport visé. 


Ces pays n'ont pas plus de talent que nous. 


Ils ont une culture de l'incertitude que nous n'avons pas.


L'underdog n'est pas un miracle romantique. 


C'est le dividende de l'incertitude acceptée.


La France a un mot pour ce qu'elle fait : « bien faire ». 


Elle détecte tôt. Elle structure. Elle accompagne. Elle sécurise. 


Et elle obtient exactement ce que cette logique produit : des performances programmées et un déficit de performances improgrammables.


Elle a optimisé le prévisible. 


Elle a oublié que la performance, celle qui fait basculer une finale, est par nature une irruption du possible dans le champ de la certitude.


Adrien Sedeaud, chercheur à l'INSEP, le dit dans le INSEP le Mag de janvier/février: « Le véritable enjeu n'est pas de prédire une performance, mais d'estimer l'ensemble des possibles. »


C'est la bonne question. 


Encore faut-il en tirer les conséquences et créer les conditions de l'émergence du possible. 


Fabriquer des underdog, ce n'est pas renoncer à l'excellence. 


C'est accepter que l'excellence a besoin de l'imprévu pour se dépasser.

lundi 2 mars 2026

ET SI LES MILITAIRES AIDAIENT À REPENSER L'ENTRAINEMENT DE HAUTE PERFORMANCE ?

Du champ de bataille au triple saut : l'exosquelette va-t-il redéfinir l'entraînement de haute performance ?


Depuis vingt ans, la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) et l'US Army investissent massivement dans les exosquelettes.


L'objectif initial est simple: permettre à un fantassin de porter 60 kg de matériel sur des dizaines de kilomètres sans altérer son intégrité physique


Le programme Warrior Web de Wyss Institute at Harvard University a démontré qu'un exosuit souple, porté sous l'uniforme, pouvait augmenter l'endurance de levage d'un soldat de 25 à 75 %. 


Vanderbilt University et l'Army Futures Command travaillent aujourd'hui sur des dispositifs passifs ciblant précisément les blessures musculosquelettiques, 28,3 % des blessures hors-combat dans l'armée américaine concernent le dos et la colonne vertébrale.


La question qui nous intéresse : ce transfert technologique peut-il atteindre le sport de haut niveau ? 


Non pas en compétition, mais à l'entraînement !


Prenez le triple saut. À chaque session de bonds, un athlète encaisse des forces d'impact de 12 à 22 fois le poids de son corps sur les articulations du genou et de la cheville. La carrière d'un triple-sauteur est une course contre l'usure.

Pour progresser, il faut répéter. Pour répéter, il faut encaisser. Et pour encaisser… il faut un corps qui tient.


Peut-on imaginer un exosquelette d'entraînement, pas conçu pour augmenter la performance le jour J, mais pour absorber une fraction des contraintes mécaniques à la réception pendant les phases de travail technique ?


Des chercheurs de 중앙대학교 (Séoul) ont déjà montré qu'un exosuit à câbles motorisés améliore la fréquence de foulée au sprint. 


Une étude publiée dans l'IEEE Transactions on Robotics montre qu'un exosquelette passif de genou augmente la hauteur de saut vertical. 


Le paradigme serait inversé : au lieu d'entraîner le corps à résister à la charge, on réduirait la charge pour entraîner le geste.


Plus de répétitions techniques de qualité. 


Moins de micro-traumatismes cumulés. 


Des carrières rallongées.


La vraie question n'est pas technique


Elle est conceptuelle : sommes-nous prêts à accepter qu'entraîner moins intensément puisse produire plus de performance ? 


Que la protection du capital corporel de l'athlète soit un investissement, pas une concession ?


L'armée américaine l'a compris pour ses soldats. 


Le sport de haut niveau est-il assez audacieux pour le comprendre pour ses athlètes ?


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On en reparle 18 mars lors des Rencontres organisées autour de la question « Et si la guerre changeait le sport ? »