mercredi 21 octobre 2026

DETTE CULTURELLE vs DISSIDENCE LOYALE ?


«Faire de la philosophie, c’est créer des concepts», disait le philosophe Gilles Deleuze. 


Nous au sein du PSE ® nous pensons que faire de la prospective, c’est aussi créer des concepts.


Car un concept n’est pas un mot pour faire le malin. 


Un concept est un véritable outil de travail.


Il donne sens précis à ce qui existait sans forcément être perçu et rend possible d’agir dessus. 


C’est pour cela que nous avons besoin aussi de concept pour penser le management.


Et c’est ce que fait Patrick Roult dans son tout récent livre «L’art ne pas sombrer».


C'est fort d'une trajectoire de plus de trente ans au cœur du très haut niveau - d'abord comme manager général de l'équipe de France masculine de hockey sur gazon, puis à la tête de la direction du Haut Niveau à l'INSEP - que Patrick Roult nous propose deux notions clés pour bâtir le management de demain dans le sport comme dans l'entreprise : la dette culturelle et la dissidence loyale.


Deux concepts qui se répondent comme le mal et son remède


La dette culturelle, c’est le passif que personne ne comptabilise.


Le management sait ce qu’est une dette : un chiffre au passif, un échéancier, un plan de remboursement.


Mais les grands naufrages collectifs ne viennent presque jamais d’un trou de trésorerie. 


Ils viennent d’une dette d’une autre nature, qui s’accumule dans l’ombre : une alerte étouffée, un écart avec le réel toléré « juste pour cette fois », puis une habitude, puis une norme. 


Chaque renoncement est minuscule. 


C’est leur addition qui est fatale. 


Et le jour où la facture tombe, elle tombe d’un coup.


C’est le règne du «plus personne ne voit ce que tout le monde sait».


La sociologue Diane Vaughan avait montré le mécanisme en disséquant la catastrophe de la navette Challenger : elle l’a nommé la «normalisation de la déviance». Les ingénieurs avaient vu les joints d’étanchéité se dégrader, vol après vol, et chaque anomalie tolérée avait fini par redéfinir ce qu’on appelait «normal». 


Kodak, de son côté, avait inventé l’appareil photo numérique et l’a laissé dans un tiroir, pour ne pas troubler la culture de la pellicule. Aucune de ces deux organisations ne manquait d’intelligence. Elles manquaient d’un mot pour désigner ce qu’elles étaient en train de laisser s’installer.


Le sport n’échappe pas à la règle. Les affaires de violences et de dérives dans les fédérations (gymnastique américaine, patinage, cyclisme) ont toutes un point commun : des années pendant lesquelles tout le monde savait, et où le silence était devenu une règle de fonctionnement. 


Aujourd’hui encore, nombre d’institutions restent ancrées dans une culture du contrôle et de la conformité héritée du XXᵉ siècle, quand leurs pratiquants et la société ont déjà changé d’époque.


Nommer la dette culturelle, c’est donner aux dirigeants une maintenance préventive pour l’invisible. 


C’est regarder ce qui n’apparaît dans aucun bilan, et qui décide pourtant de la survie ou de l’effondrement d’un collectif.


Face à cette dette, l’antidote n’est ni l’obéissance aveugle ni la conformité imposée. 


C'est la dissidence loyale.


C’est un paradoxe fécond : être loyal, c’est oser contredire.


L’économiste Albert Hirschman décrivait trois réponses possibles face au déclin d’une organisation : exit (partir), voice(parler), loyalty (se taire en restant). 


La dissidence loyale invente la quatrième voie : rester et parler, la loyauté mise au service de la voix. 


Les Grecs avaient un mot pour cela, la parrêsia, le courage de dire vrai à ceux qui ont le pouvoir, au risque de leur déplaire. 


Michel Foucault en a fait l’une de ses dernières grandes obsessions - écouter, là.


Dans un collectif d’élite, d’une équipe de France jusqu’au conseil d’administration, la vraie loyauté n’est pas de se taire pour ménager le chef ou préserver une sérénité de façade. 


Se taire par peur ou par confort, c’est verser un acompte de plus sur la dette culturelle. 


Le marin qui signale la fissure n’est pas un mutin : c’est le dernier rempart du navire.


La dissidence loyale repose sur deux piliers.


- Un acte de responsabilité. Contredire la ligne ou lever une alerte n’est pas attaquer l’organisation. C’est protéger son avenir.


- Une liberté cadrée. Elle exige du leader qu’il construise les conditions de ce que la chercheuse Amy Edmondson appelle la sécurité psychologique : un climat où la divergence est accueillie comme une ressource, jamais comme une trahison. 


C’est une friction constructive. 


Et institutionnaliser cette friction, ce n’est pas ralentir la machine : c’est rompre le tabou du silence et refuser que le conformisme décide à notre place.


Le sport d’élite livre à l’entreprise une vérité que les organisations découvrent souvent trop tard : gagner est un talent, ne pas perdre est une culture. 


Et cette culture se joue moins dans les plans de jeu que dans la qualité de la parole qui circule, y compris, surtout, quand elle dérange.


Réinventer le management, c’est donc réapprendre à faire circuler la parole franche.


On vous laisse vous plonger dans le bouquin de Patrick pour approfondir et réfléchir.

samedi 17 octobre 2026

QUAND LE CNOSF PENSE LE CLIMAT... MAIS OUBLIE LE CORPS

Notre camarade Patrick Bayeux, signalait il y a peu un appel à manifestation d'intérêt relatif au déploiement d'une formation-action sur le climat destinée aux décideurs du sport - voir là.


C'est toujours intéressant de voir comment les gens qui nous dirigent pensent les sujets qui nous concernent.


Le programme assume de ne pas former des experts du climat mais des décideurs. 


Le climat entre dans le sport par la gouvernance. C’est cohérent avec une mesure copilotée par l’État, le mouvement sportif et les élus locaux. 


Mais c’est aussi un choix qui dit où l’on pense que se situe la capacité d’adaptation.


Le changement climatique est le cas le plus littéral de transformation d’une pratique par son milieu. 


Or le texte pense le milieu comme un aléa extérieur qui «affecte les conditions de pratique». 


Il ne le pense jamais comme constitutif de la pratique. 


On rappellera que pour la voile, le ski, le trail, l’eau libre, entre autres, le milieu n’est pas le décor de l’activité, il en est une part considérable du sens.


Mais le plus intéressant ici c’est que le corps disparaît précisément là où il est le plus exposé.


C’est donc un programme consacré à l’adaptation au changement climatique, dont le premier symptôme cité est la multiplication des épisodes de forte chaleur, mais qui ne mentionne ni le pratiquant, ni l’athlète, ni l’entraîneur !!!


Les effets sont pensés sur les équipements, les événements, les modèles économiques. 


Le corps qui transpire, qui s’acclimate, qui renonce à un horaire ou à une saison n’apparaît nulle part.


Les entraîneurs, les cadres techniques et le haut niveau sont absents des publics visés. 


Or ce sont eux qui ont déjà développé des savoirs d’adaptation : protocoles d’acclimatation, déplacement des créneaux, réorganisation des calendriers, lecture fine des conditions. 


Le programme suppose que la connaissance descend des décideurs vers le terrain. 


Il ignore qu’une part de l’adaptation est déjà en cours en bas, et qu’elle pourrait remonter.


Enfin, une clause étrange : les structures s’engagent à ne pas « s’inspirer » des contenus en dehors du déploiement et à ne pas en modifier la substance. 


Nous avons donc ici un savoir produit sur fonds publics pour être diffusé a priori largement puisque tous les acteurs du sport en France sont de fait concernés par ce sujet, et qui est verrouillé comme un actif propriétaire. 


Curieux...


jeudi 1 octobre 2026

QUAND LE CORPS EST UNE FOIS DE PLUS OUBLIÉ

Le Haut-Commissariat à la stratégie et au plan propose un nouveau «plan Freycinet» pour adapter les infrastructures françaises aux défis de 2050. 


Mais dans cette réflexion consacrée aux usages, à la santé, à la qualité de vie et à la cohésion territoriale, le sport et le corps restent une nouvelle fois absents.


La mission présidée par Michel Lalande recommande de privilégier l’entretien, la régénération, la modernisation ou la reconversion des infrastructures existantes avant toute construction nouvelle. 


Elle entend ainsi passer d’une logique de développement massif des équipements à une politique centrée sur leur valeur, leurs usages et les services rendus. Cette politique serait portée par une planification associant davantage l’État et les Régions.


Les quatre grandes priorité du Plan. 

- 1 - Protéger la nature : mieux reconnaître et intégrer les « infrastructures naturelles » critiques pour la Nation dans la conception et les choix des infrastructures.

- 2 - Pérenniser les infrastructures existantes qui demeurent pertinentes : garantir une continuité de services de l’ensemble des infrastructures dans un monde à +4 °C.

- 3 - Mettre les infrastructures au service de nouveaux usages et services décarbonés.

- 4 - Des infrastructures créatrices de valeur : mieux capter la valeur des flux européens et internationaux croissants sur nos infrastructures nationales.


Le rapport ne consacre pourtant aucune place au sport ou aux activités physiques, tandis que le corps n’y apparaît pas comme un enjeu d’aménagement. 


Les mobilités actives sont évoquées, mais sous le seul angle des transports. 


Les équipements sportifs, les espaces publics favorables à l’activité physique et le rôle des clubs dans la cohésion et la résilience des territoires restent hors champ. 


Cette omission prolonge celle déjà constatée dans les scénarios 2050 du Sénat (Juin. 13, 2026 Quelle place pour les activités physiques et sportives dans les scénarios 2050 du Sénat ?) : la prospective continue d’imaginer les territoires, leurs infrastructures et leurs usages sans véritablement penser les corps qui les habitent.


Voir : Comment peut-on prétendre penser le futur en oubliant le corps ?