vendredi 17 avril 2026

ET SI ON S'INTÉRESSAIT UN PEU PLUS AU SEUIL ?

On  ne saurait trop vous conseiller la lecture régulière de la newsletter Objets d'attention • Punktional de Mathilde Maitre.


Cette semaine, elle nous parle des boîtes, des emballages, singulièrement ceux d’Apple - voir, .


Nombre d'entre nous en ont fait l'expérience : à chaque fois, une promesse, une certaine idée de la qualité qui nous attend.


L'emballage est un seuil. La qualité commence avant l'usage, au moment où ce seuil se franchit. 


Apple l'a compris, qui ne conçoit pas d'abord un produit mais une approche, une perception, un écrin. 


Le glissement sémantique de la boîte à l'écrin (quand bien même l'écrin reste de carton) dit tout : un saut qualitatif dans la promesse de ce qui va advenir.


Qu'est-ce que cela veut dire pour un monde du sport qui aspire à ce que toujours plus de personnes en franchissent le seuil ?


Il ressemble à quoi, aujourd'hui, ce seuil du sport en France ?


À un anti-emballage. 


Plus une frontière qu'un seuil : un formulaire Cerfa, un certificat médical, une photo d'identité, un virement. 


On n'entre pas dans le sport, on entre dans une administration.


Que promet ce seuil ? 


Essentiellement du fonctionnel : un planning, un tarif, un lieu, un encadrement, des règles. 


Rien qui ne prépare à ce qui va advenir.


Un seuil, pourtant, c'est autre chose. 


Un entre-deux où l'on n'est plus tout à fait dehors, pas encore tout à fait dedans, et où quelque chose vous dit que le passage mérite d'être vécu.


Que ce qui est au-delà a de la valeur.


Que chacun y trouvera à s'épanouir dans une expérience à nulle autre pareille.


Que votre venue compte pour celles et ceux qui vous attendent et que vous comptez, surtout, pour eux.


Le mouvement sportif n'a pas besoin de boîtes blanches. Il a besoin de seuils.


La vraie question n'est peut-être pas «comment faire entrer plus de gens dans le sport».


Elle est probablement : « comment faire en sorte que l'entrée signifie quelque chose ? »

vendredi 3 avril 2026

ET SI LES FÉDÉRATIONS DEVAIENT PLUTÔT CONSTRUIRE DES ROUTES ?

Les fédérations ne possèdent pas le sport.


Elles possèdent le moment où nous y accédons.


Année après année, il faut le constater, elles possèdent de moins en moins ce moment.


Quand bien même elles le possèdent encore beaucoup aujourd'hui. 


Mais pour combien de temps ?


J'ai déjà écrit ici, et à de nombreuses reprises, que je pensais que les fédérations sportives devaient évoluer pour devenir des systèmes d'exploitation, des OS (operating system) du ou des sports pour lesquels elles sont agréées.


Un système d'exploitation a 4 fonctions et seulement 4 fonctions :

- Il gère les ressources.

- Il réduit la complexité.

- Il fournit des interfaces.

- Il garantit la sécurité.

Quatre fonctions, dont aucune ne consiste à produire du contenu. 


Toutes consistent à permettre à d'autres de le faire.


Qu'est-ce qu'une fédération-OS fait concrètement ?


- Elle gère les ressources du sport : la fédération n'a pas besoin de fabriquer tous les programmes. Elle a besoin de distribuer l'accès à la ressource qui les rend possibles : clubs, applications, coachs indépendants, collectivités territoriales...


- Elle réduit la complexité : un pratiquant qui arrive dans l'écosystème, qu'il passe par un club, une application, un coach indépendant ou une collectivité, doit trouver immédiatement un environnement lisible, sécurisé, adapté. Il n'a pas besoin de comprendre la mécanique fédérale. Il a juste besoin que ça marche.


- Elle fournit des interfaces : la fédération ne fabrique pas les offres. Elle distribue les briques qui permettent à d'autres de les fabriquer dans les règles de l'art.


- Elle garantit la sécurité : c'est la fonction que personne d'autre ne peut assumer. La fédération est la seule entité qui possède à la fois la légitimité institutionnelle, l'expertise disciplinaire et la profondeur historique pour dire : "cette pratique est sûre, cet encadrant est compétent, cet événement respecte les standards."


La fédération du XXe siècle se demandait : "Qu'est-ce que nous allons produire cette année ?"


La fédération-OS se demande : "Qu'est-ce que nous allons permettre cette année ?"


Et ça change tout ! (y compris en termes de modèle économique)


C'est la différence entre un constructeur automobile et une route. 


Le constructeur fabrique un véhicule. 


La route permet à tous les véhicules de circuler.


Les fédérations ont passé un siècle à fabriquer des véhicules. 


Il est temps qu'elles construisent des routes.

jeudi 2 avril 2026

ET SI LA FRANCE DEVAIT APPRENDRE À PRODUIRE PLUS D'UNDERDOG ?

La France ne fabrique pas d’underdog.


Et ça lui coûte cher.


Pour Paris 2024, Gracenote prévoyait 27 médailles d'or pour la France


Elle en a obtenu 16. 


Moins onze !


Le pire écart du tableau parmi les grandes nations. 


Au même moment, le Japon faisait +7, la Chine +6.


La France a pourtant décroché 64 médailles au total, au-dessus des prévisions. 


Beaucoup de finalistes. 


Beaucoup de podiums. 


Mais quand il fallait gagner une finale incertaine, la machine s'est grippée.


82 % des titres français ont été remportés par des favoris absolus. Marchand. Riner. Ferrand-Prévot.


Pas des surprises, des confirmations.


La catégorie « personne ne l'avait vu venir » est quasiment absente des médailles d'or.


Ce n'est pas un accident. 


C'est le produit logique du système.


Depuis des décennies, la France investit massivement pour éliminer l'incertitude de sa détection :

- Sélection précoce sur la performance brute. Préférence pour les gabarits avancés et les natifs de début d'année.


- Cloisonnement fédéral qui empêche un gym de devenir bboy ou un skieur de devenir tennisman.


- Financement public qui rend tout « pari » sur un profil atypique injustifiable devant le contribuable. L'État français a besoin de certitudes, de garanties que son argent est bien utilisé.

90 % des sportifs de haut niveau juniors français ne confirment pas chez les seniors. 


Une étude jamaïcaine sur 1552 athlètes suivis pendant 17 ans trouve le même chiffre : 81 % de déperdition. 


Ce n'est donc pas un problème français. 


C'est un problème structurel des systèmes qui sélectionnent sur la certitude.


Pendant ce temps, le Royaume-Uni convertit des gymnastes en plongeurs et des athlètes en bobeurs. 


L'Australie lance des campagnes nationales pour détecter des « moteurs » physiologiques chez des gens qui n'ont jamais pratiqué le sport visé. 


Ces pays n'ont pas plus de talent que nous. 


Ils ont une culture de l'incertitude que nous n'avons pas.


L'underdog n'est pas un miracle romantique. 


C'est le dividende de l'incertitude acceptée.


La France a un mot pour ce qu'elle fait : « bien faire ». 


Elle détecte tôt. Elle structure. Elle accompagne. Elle sécurise. 


Et elle obtient exactement ce que cette logique produit : des performances programmées et un déficit de performances improgrammables.


Elle a optimisé le prévisible. 


Elle a oublié que la performance, celle qui fait basculer une finale, est par nature une irruption du possible dans le champ de la certitude.


Adrien Sedeaud, chercheur à l'INSEP, le dit dans le INSEP le Mag de janvier/février: « Le véritable enjeu n'est pas de prédire une performance, mais d'estimer l'ensemble des possibles. »


C'est la bonne question. 


Encore faut-il en tirer les conséquences et créer les conditions de l'émergence du possible. 


Fabriquer des underdog, ce n'est pas renoncer à l'excellence. 


C'est accepter que l'excellence a besoin de l'imprévu pour se dépasser.