mercredi 22 avril 2026

POURQUOI LE DISCOURS SUR LA CRISE DU SPORT EST FAUX

Depuis un demi-siècle, la pratique sportive des Français n'a pas reculé, bien au contraire...


Le discours sur la "crise du sport" est un artefact : il confond la crise du sport organisé en club avec la pratique elle-même.


Les chiffres ne laissent aucune ambiguïté sur la tendance longue :

- Avant 1970 : moins de 50 % des Français pratiquent

- 1985 : 73,8 % pratiquent une activité physique ou sportive

- 2000 : 83 % au moins une fois dans l'année, 60 % chaque semaine

- 2010 : 89 % au moins une fois dans l'année, 66 % chaque semaine

- Post-JOP Paris 2024 : 71 à 76 % pratiquent, 4,4 heures par semaine en moyenne


En quarante ans, la France est passée d'une minorité sportive à une majorité sportive.


C'est une des plus grandes transformations culturelles silencieuses du pays.


Ce que les Français cherchent dans le sport en 2024, c'est exactement ce qu'ils cherchaient en 1985. 


- En 1985, on pratiquait pour "rester en forme" et par "plaisir du mouvement". 

- En 2000, pour "la détente, le bien-être, la santé". 

- En 2010, pour "la santé, le plaisir, la convivialité".

- Aujourd'hui, pour "la santé, la forme, l'hygiène de vie, le bien-être".


Changer les mots ne change pas le sens. 


- En 1967 : "le sport reste un privilège des classes cultivées." Les cadres pratiquent à 71 %, les ouvriers à 39 %.

- En 2010, la pratique est "beaucoup moins marquée par l'appartenance sociale". 

- Après 2020, elle est décrite comme "universelle avec une influence décroissante de la CSP".


La même trajectoire vaut pour le genre : écart de 20 points entre hommes et femmes dans les années 1980, parité presque atteinte aujourd'hui hors clubs.


Le sport n'est pas en crise. 


Il s'est élargi à ceux qui en étaient exclus.


Le nombre de licenciés est passé de 4,5 millions avant 1970 à 16,5 millions en 2023. 


C'est une multiplication par 3,6 en un demi-siècle. 


Si crise il y a, elle ne se voit pas dans ce chiffre. 


Ce qu'on observe en revanche, c'est que la majorité des pratiquants n'est pas licenciée : 60 % des jeunes pratiquent seuls et de manière informelle.


Le problème n'est pas la pratique : c'est le modèle de captation de cette pratique par le système fédéral.


Ce que vivent certaines fédérations : érosion des licences dans certains sports, désaffection des moins de 20 ans pour la pratique encadrée, difficulté à retenir les 18-30 ans qui préfèrent pratiquer seuls, ne dit rien sur le niveau de pratique global.


Cela dit quelque chose sur l'inadaptation d'un modèle organisationnel à une demande qui a changé de forme sans changer de fond.


Confondre la crise du club avec la crise du sport, c'est un problème.


Répéter que le sport est en crise, c'est pratique, mais faux et non accessoirement coûteux ! 


La vraie question n'est pas "pourquoi les Français ne font plus de sport ?". 


C'est "pourquoi les institutions sportives peinent-elles à trouver leur place dans une pratique qui se passe de plus en plus d'elles ?"

lundi 20 avril 2026

APPRENDRE À REGARDER AUTREMENT ?

"Les gens sont devenus égoïstes, ils ne veulent plus s'engager, ils cherchent le confort." 

Phrase entendue dans une discussion de dirigeants de fédérations sportives.


Ce qui s'est passé est probablement beaucoup plus radical mais également beaucoup plus positif !


L'autonomie n'est pas de l'individualisme, c'est la revendication d'une maturité. 


Le pratiquant contemporain sait ce qui est bon pour lui. 


Il a accès à toute la littérature, à tous les tutos, à tous les coachs du monde en permanence. Il n'a plus besoin d'un intermédiaire pour lui dire comment s'entraîner. 


Il demande qu'on le traite en adulte.


La flexibilité n'est pas de la versatilité, c'est l'adaptation à une vie réellement complexe. 


Les gens ne sont pas volages. Ils ont des enfants, des parents vieillissants, des charges mentales, des carrières non linéaires, du télétravail changeant, des déménagements. 


Un engagement annuel fixe avec horaires imposés n'est pas un signe de sérieux, c'est un anachronisme.


La santé globale n'est pas du narcissisme, c'est une réponse lucide à l'épidémie de mal-être, de burn-out, de solitude, de troubles mentaux. 


Les gens ne pratiquent pas le sport que pour être beaux sur Instagram. 


Ils pratiquent aussi parce qu'ils ont compris, souvent à leurs dépens, que sans cette pratique ils ne tiennent pas la pression de notre société. 


Le sport est devenu une stratégie de survie psychique dans un monde qui nous use.


Les fédérations ne sont pas en crise face à un monde qui a changé. 


Elles sont en crise parce qu'elles n'ont pas remarqué que le monde avait changé. 


Et elles ne l'ont pas remarqué parce que leur système de perception, construit sur les données de licences, les résultats de compétition et les remontées de la pyramide, ne capte plus les signaux qui comptent.


On ne peut pas résoudre un problème qu'on n'a pas vu. 


Et on ne voit pas ce qu'on n'a pas appris à regarder. 


Les fédérations n'ont pas besoin d'un nouveau plan stratégique !


Eles ont besoin d'apprendre à regarder autrement ce qui se passe sous leurs yeux depuis dix ans.

vendredi 17 avril 2026

ET SI ON S'INTÉRESSAIT UN PEU PLUS AU SEUIL ?

On ne saurait trop vous conseiller la lecture régulière de la newsletter Objets d'attention • Punktional de Mathilde Maitre.


Cette semaine, elle nous parle des boîtes, des emballages, singulièrement ceux d’Apple - voir, .


Nombre d'entre nous en ont fait l'expérience : à chaque fois, une promesse, une certaine idée de la qualité qui nous attend.


L'emballage est un seuil. 


La qualité commence avant l'usage, au moment où ce seuil se franchit. 


Apple l'a compris, qui ne conçoit pas d'abord un produit mais une approche, une perception, un écrin. 


Le glissement sémantique de la boîte à l'écrin (quand bien même l'écrin reste de carton) dit tout : un saut qualitatif dans la promesse de ce qui va advenir.


Qu'est-ce que cela veut dire pour un monde du sport qui aspire à ce que toujours plus de personnes en franchissent le seuil ?


Il ressemble à quoi, aujourd'hui, ce seuil du sport en France ?


À un anti-emballage. 


Plus une frontière qu'un seuil : un formulaire Cerfa, un certificat médical, une photo d'identité, un virement. 


On n'entre pas dans le sport, on entre dans une administration.


Que promet ce seuil ? 


Essentiellement du fonctionnel : un planning, un tarif, un lieu, un encadrement, des règles. 


Rien qui ne prépare à ce qui va advenir.


Un seuil, pourtant, c'est autre chose. 


Un entre-deux où l'on n'est plus tout à fait dehors, pas encore tout à fait dedans, et où quelque chose vous dit que le passage mérite d'être vécu.


Que ce qui est au-delà a de la valeur.


Que chacun y trouvera à s'épanouir dans une expérience à nulle autre pareille.


Que votre venue compte pour celles et ceux qui vous attendent et que vous comptez, surtout, pour eux.


Le mouvement sportif n'a pas besoin de boîtes blanches. Il a besoin de seuils.


La vraie question n'est peut-être pas «comment faire entrer plus de gens dans le sport».


Elle est probablement : « comment faire en sorte que l'entrée signifie quelque chose ? »

vendredi 3 avril 2026

ET SI LES FÉDÉRATIONS DEVAIENT PLUTÔT CONSTRUIRE DES ROUTES ?

Les fédérations ne possèdent pas le sport.


Elles possèdent le moment où nous y accédons.


Année après année, il faut le constater, elles possèdent de moins en moins ce moment.


Quand bien même elles le possèdent encore beaucoup aujourd'hui. 


Mais pour combien de temps ?


J'ai déjà écrit ici, et à de nombreuses reprises, que je pensais que les fédérations sportives devaient évoluer pour devenir des systèmes d'exploitation, des OS (operating system) du ou des sports pour lesquels elles sont agréées.


Un système d'exploitation a 4 fonctions et seulement 4 fonctions :

- Il gère les ressources.

- Il réduit la complexité.

- Il fournit des interfaces.

- Il garantit la sécurité.

Quatre fonctions, dont aucune ne consiste à produire du contenu. 


Toutes consistent à permettre à d'autres de le faire.


Qu'est-ce qu'une fédération-OS fait concrètement ?


- Elle gère les ressources du sport : la fédération n'a pas besoin de fabriquer tous les programmes. Elle a besoin de distribuer l'accès à la ressource qui les rend possibles : clubs, applications, coachs indépendants, collectivités territoriales...


- Elle réduit la complexité : un pratiquant qui arrive dans l'écosystème, qu'il passe par un club, une application, un coach indépendant ou une collectivité, doit trouver immédiatement un environnement lisible, sécurisé, adapté. Il n'a pas besoin de comprendre la mécanique fédérale. Il a juste besoin que ça marche.


- Elle fournit des interfaces : la fédération ne fabrique pas les offres. Elle distribue les briques qui permettent à d'autres de les fabriquer dans les règles de l'art.


- Elle garantit la sécurité : c'est la fonction que personne d'autre ne peut assumer. La fédération est la seule entité qui possède à la fois la légitimité institutionnelle, l'expertise disciplinaire et la profondeur historique pour dire : "cette pratique est sûre, cet encadrant est compétent, cet événement respecte les standards."


La fédération du XXe siècle se demandait : "Qu'est-ce que nous allons produire cette année ?"


La fédération-OS se demande : "Qu'est-ce que nous allons permettre cette année ?"


Et ça change tout ! (y compris en termes de modèle économique)


C'est la différence entre un constructeur automobile et une route. 


Le constructeur fabrique un véhicule. 


La route permet à tous les véhicules de circuler.


Les fédérations ont passé un siècle à fabriquer des véhicules. 


Il est temps qu'elles construisent des routes.