jeudi 20 août 2026

ÇA VEUT DIRE QUOI MESURER LA PRATIQUE SPORTIVE ?

En termes de pratiques sportives, la Suisse se classe au 3e rang européen (Eurobaromètre 525). Donc lorsque la Suisse publie une grande enquête 2026 sur les pratiques sportives de sa population, cela mérite qu’on s’y attarde.


Notons quelques points intéressants :


Le rapport ne mesure pas le sport, il mesure ce que les gens appellent sport et ce n’est pas anodin !


Il reconnaît que la croissance des vingt dernières années s'est accompagnée d'un élargissement de la notion


Il faut en tirer la conséquence : l'expansion des activités physiques et sportives peut être en partie liée à une inflation du mot, la stagnation constatée peut de la même manière, être en partie une déflation du mot


Définir de façon précise et stable dans le temps le périmètre de ce que sont les pratiques sportives est important. 


Aucun pays n'a vraiment tranché, le cas suisse suggère que la question n'est pas seulement technique...


Il y a désormais plus d’abonnés en salle que de membres de clubs dans la population suisse : 22% d'abonnés en fitness, 19% de membres de clubs. 


Le rapport note que c’est une première inversion depuis 150 ans. Le détail importe plus que le seuil : les femmes restent à 15%, les hommes tombent de 28% à 22%. L'écart entre les sexes se réduit par la sortie des hommes adultes pourtant le rapport y voit une égalisation.


Dans le même temps, le domicile est le seul lieu de pratique en croissance


Le sport quitte les espaces où il produisait de la rencontre. 


Le rapport célèbre pourtant sa fonction intégratrice. 


Pour combien de temps encore ?


De 4,5 à 3,7 sports cités par les répondants de l’enquête. 


Une partie est un artefact, le rapport le dit : le passage massif au questionnaire mobile réduit les mentions. 


Mais la fréquence de la pratique augmente quand le nombre de disciplines pratiquées baisse.


La musculation par exemple atteint cent jours par an. 


On passe d'une polyvalence saisonnière à un geste répété, régulé par des applications plutôt que par le club pour 37% des sportifs, dont 2/3 les utilisent pour enregistrer leurs performances. Les blessures glissent d'ailleurs de l'accident vers la surcharge chronique...


81% des agriculteurs satisfont aux recommandations d'activité physique, 30% se disent très sportifs. Le tertiaire fait moins bien objectivement et se déclare bien davantage. Il semblerait qu’un corps qui travaille ne compte pas, tandis qu’un corps qui s'entraîne compte : que veut-on compter en matière d’activités physiques et sportives ? Et en matière de politique publique de santé ?


Le rapport conclut à la fin du boom du sport


Il constate peut-être seulement la fin de l'extension d'un mot.


Un chiffre pour finir. 


La Suisse romande compte 22% de non-pratiquants, la France 45%. 


Une population francophone dans un cadre institutionnel suisse se comporte comme une population suisse. 


Ce que nous appelons culture est peut-être surtout affaire d'équipements, de revenu et d'accès.

jeudi 30 juillet 2026

SANS DOCTRINE THERMIQUE, QUI DÉCIDE ?

Le sport français n'a pas de doctrine thermique graduée. 


Il a des recommandations. 


Il oscille donc entre le déni et l'annulation. 


La FIFA, elle, s'est dotée d'un protocole chiffré : pauses de rafraîchissement de trois minutes aux vingt-deuxième et soixante-septième minutes au-delà de 32 °C WBGT, report laissé à la discrétion de l'organisateur local.


On peut critiquer le seuil. 


On ne peut pas critiquer le fait d'en avoir un.


Sans seuil partagé, l'arbitrage remonte au préfet qui arbitre en matière de sécurité publique, pas en matière de politique sportive.


Il nous faut constater que le programmateur de l'été sportif a changé de ministère sans que personne ne l'ait décidé.

mercredi 29 juillet 2026

ET SI LE PRODUIT LAISSAIT PLACE À L'ADAPTATION ?

Le progrès des performances sportives s'est longtemps raconté comme une histoire d'objets.


La fibre de carbone a été, le symbole ces dernières années.


Le carbone a allégé les cadres de vélo, tendu les skis, transformé les chaussures en ressort... 


On en a mesuré les gains en pourcentage de rendement. 


L'innovation avait une fibre et un prix.


Ce récit rencontre aujourd'hui quelque chose qu'il ne sait pas traiter. 


Non pas l'épuisement du matériau, le carbone progresse encore. 


Mais un facteur qui pèse plus lourd que tout ce que la semelle restitue et qui ne se trouve pas dans l'objet.


Souvenons-nous, 

- Dubaï, janvier 2019. Ruth Chepngetich court le marathon en 2 h 17 min. 

- Doha, septembre de la même année. La même coureuse gagne le titre mondial en 2 h 32 min, le chrono le plus lent de l'histoire des championnats. 


15 min d'écart, avec les mêmes chaussures !!!


Cette nuit-là, le départ avait été avancé à 23 h 59 pour fuir la chaleur. 


Il faisait encore trente-deux degrés et l'air était saturé. Quand l'humidité bloque l'évaporation de la sueur, le corps perd sa seule voie de refroidissement. 28 des 68 partantes n’avaient pas rejoint l'arrivée.


Aucune plaque carbone n'a jamais permis une progression de 15 minutes à personne. La chaleur elle, a pu les reprendre en un marathon couru de nuit.


Le gain décisif, en matière thermique, porte un nom sans marque : l'acclimatation.


10 à 14 jours d'exposition à la chaleur répétée. Le volume plasmatique augmente, la sudation se déclenche plus tôt, la température centrale baisse à intensité égale. L'effet est massif, il est documenté depuis plus d'un demi-siècle et il ne coûte rien. Il coûte du temps et de l'inconfort.


L'industrie sait vendre une chaussure. 


Elle ne sait pas vendre 14 jours de protocole d’acclimatation.


D'où l'agitation actuelle. 


Gilets réfrigérants, manchons, matériaux à changement de phase, capsules ingérables de température centrale... Cette dernière mérite un regard. 


- À Doha, en 2019, elle était un instrument de mesure entre les mains des chercheurs. 

- Elle est devenue un produit. 


L'industrie n'ouvre pas la nouvelle frontière, elle fabrique des objets autour d'une frontière qui lui échappe, elle rematérialise.


Ce qui se joue dépasse un changement de gamme. 


La performance quitte partiellement l'objet parce que le milieu s'impose, un milieu qui, du fait du réchauffement climatique, a changé. 


Or, un milieu ne s'achète pas, il s'habite et il se subit. 


Une économie construite sur l'équipement n'a aucun moyen d'intégrer cela, sinon en le déguisant en accessoire.


Il faudra dire un jour ce que signifie vendre de la tolérance à un monde qui devient invivable. 


Le marché du gilet réfrigérant grandira exactement à la mesure de nos échecs ailleurs.


Reste cet intéressant renversement. 


Si le gain décisif pour la performance sportive n’est plus l’objet mais redevient un protocole, l'équipementier perd sa souveraineté et l'entraîneur la retrouve.


Bonne nouvelle pour l'entraînement !

mardi 28 juillet 2026

DIS-MOI TON UNITÉ DE MESURE ET JE TE DIRAI CE QUE TU SACRIFIE

En matière de politique publique du sport pour le plus grand nombre, dis-moi ton unité de mesure et je te dirai ce que tu sacrifies.



- L'Islande mesure des enfants. 


Son étalon, c'est la personne, suivie année après année par des enquêtes de bien-être. 


Son système voit des trajectoires, non des stocks. Il détecte un décrochage avant qu'il ne s'installe, relie le sport à l'alcool, au sommeil, à la scolarité. 


Il rend la politique pilotable par le bas, car il évalue l'effet réel sur les vies. 


Le prix à payer est le coût et la patience


Interroger chaque cohorte, protéger les données, tenir sur des décennies. Une finesse d'analyse qui suppose un engagement budgétaire dans la durée, quel que soit le nombre d'habitants, c’est bien sûr plus aisé quand il y en a peu.



- La Chine, elle, compte des mètres carrés


Son indicateur-roi est l'équipement accessible à moins de quinze minutes de marche. 


L'atout est la masse et la vitesse. 


Couvrir un pays entier, équiper des centaines de milliers de villages, créer de l'accès physique là où il n'existait pas. 


Un chiffre visible, rassurant. 


L'écueil est le vide possible du terrain construit. 


Un équipement n'est pas une pratique. 


Le mètre carré dit l'offre, jamais l'usage. Il ignore si les gens viennent, qui ils sont, et s'ils reviennent. 


Il confond disponibilité et appropriation réelle.



- La France, quant à elle, compte des licences


Son unité est l'affiliation, le sésame qu'une fédération délivre à celui ou celle qui rejoint un club. 


La licence est simple à dénombrer, elle finance le tissu associatif, elle enracine l'État dans un maillage déjà dense. 


Elle offre une comparabilité nationale d'une année sur l'autre. 


Mais c'est aussi sa limite : elle comptabilise l'entrée, jamais la nature réelle ni la durée de la pratique


Elle ignore le coureur solitaire, le nageur en eau libre, le marcheur quotidien qui n'adhère jamais. 


Elle mesure la santé des clubs, qu'elle prend abusivement pour la santé des corps. 


Dès que la pratique s'émancipe du cadre fédéral, l'unité devient aveugle à ce qu'elle prétend suivre.



Aucune de ces unités n'est fausse. 


Chacune aveugle à sa façon. 


La personne voit juste mais ne change pas d'échelle, le mètre carré couvre le territoire mais manque le corps, l'affiliation fédère les clubs mais efface l'individu.


Le vrai choix politique n'est donc pas de bien mesurer, même si mesurer est utile. 


Il est de savoir ce que l'on accepte de ne pas voir


Une politique du sport pour le plus grand nombre serait lucide si elle nommait ses angles morts. 


Elle serait plus ambitieuse encore si elle acceptait de croiser ses indicateurs. 


Mais croiser suppose que des regards différents puissent s'additionner sans que l'un dévore les autres et rien ne garantit qu'une même politique sache à la fois compter des corps, des mètres carrés et des affiliations. 


Peut-être faut-il choisir. 


Peut-être faut-il tenir la tension. 


La question reste ouverte et ce serait déjà beaucoup de savoir qu'elle se pose.