mercredi 17 juin 2026

CE QUE NOUS ESSAYONS DE FAIRE

La mégatendance rassure parce qu'elle simplifie. 


Au Prospective Sport Lab ®, nous nous en méfions depuis toujours. 


Une tendance n'est vraie que provisoirement. 


Nous allons donc voir ailleurs, aux extrémités de la courbe, là où naissent les frictions sans nom.


Sentir avant de comprendre. 


Le corps perçoit des dissonances que l'esprit ne sait pas encore nommer. 


Nous ne nous précipitons pas vers une catégorie rassurante. 


Nous restons dans l'inconfort de ce qui ne colle pas, le temps qu'il faut.


Cette disposition a un nom. John Keats l'appelait "negative capability". 


La capacité de demeurer dans l'incertitude et le doute, sans se précipiter vers le fait et la raison, sans vouloir tirer de nos observations des vérités caduques. 


C'est exactement ce que nous essayons de tenir face au sport à venir, plutôt que de le clore trop vite dans un scénario rassurant.


Elle a aussi un visage de fiction. 


Cayce Pollard, dans Pattern Recognition le roman de William Gibson, détecte les signaux avant tout le monde. 


Elle n'intellectualise pas l'évolution, elle la sent avant de la comprendre. 


C'est cette vigilance sensible que nous tentons de cultiver, plutôt qu'une grille de lecture qui confirme ce qu'on cherchait déjà. 


La surprise fertile plus que la confirmation "utile".


Et puis il y a le Sahélien


Il trace une carte dans le sable pour expliquer un chemin, puis l'efface d'un revers de main. 


Il ne laisse pas d'archive. 


Il fait confiance à la mémoire du cheminement plus qu'au document. 


Ce qui compte n'est pas ce qui reste consultable, mais ce qui continue de travailler chez celui qui a vu. 


Keats nous lègue le doute, Cayce Pollard le corps, le Sahélien la transmission. 


Trois figures, une même posture. 


Le regard, qui refuse la tendance comme seule vérité


Le corps, qui sent sans attendre d'autorisation conceptuelle. 


Le don, qui transmet sans demander de preuve immédiate.


Voilà ce que nous essayons de faire au Prospective Sport Lab ®. 


Pas une prospective de plus qui rassure par ses certitudes. 


Une prospective qui ose rester dans l'incertain, le temps qu'il faut, pour mieux entendre ce qui s'annonce vraiment.

mardi 2 juin 2026

LA MESOPRAXIS ® AU QUOTIDIEN

Il faut voir ce film publicitaire d’Asics mis en ligne il y a un an déjà mais qui n'a été vu que 408 fois. 


Certes il est d'une culture éloignée de la nôtre, mais il est suffisamment universel pour qu'on s'y intéresse - .


Un chauffeur de taxi lave sa voiture dans un dépôt. 


Gestes répétés, corps courbé par l'effort mille fois recommencé. Puis une vieille radio grésille, et il se redresse. 


Quelque chose en lui répond au Rajio Taiso, cette gymnastique japonaise diffusée depuis 1928, que tout un pays connaît par cœur. 


Sans même qu'il y pense, son corps l'entraîne dans quelques mouvements, et son visage change. Le corps s'est rouvert au monde et a rouvert le monde.


Asics en tire un slogan : « bouge ton corps pour bouger ton esprit ». 


La formule séduit, mais elle trahit. 


Elle descend de l'anima sana in corpore sano, un esprit sain dans un corps sain, et elle pose deux choses, le corps d'abord, l'esprit ensuite, reliés par une cause.


 C'est une erreur ancienne. 


Il n'y a pas le corps puis l'esprit. Il y a une seule chair qui se rapporte au monde. 


Le chauffeur ne bouge pas pour, ensuite, libérer son esprit, son mouvement est déjà sa pensée.


C'est là le cœur même de la mésopraxis ®  !!!


Une médiance, au sens de Berque, une double mesure réciproque entre le corps et son milieu. 


Le geste mesure le monde et se laisse mesurer par le monde. 


Le dépôt, l'asphalte, la radio, rien de naturel, et pourtant tout y est milieu.


Reste l'essentiel, que la vidéo montre sans le dire.


 Le chauffeur ne s'invente rien, il rejoue une forme reçue, transmise, partagée par des millions de corps avant le sien. 


Et c'est par là qu'il se rouvre. 


La médiance ne s'oppose pas à la forme héritée, elle la traverse. 


Le corps ne devient pas médiant en s'affranchissant des gestes transmis. 


Il le devient en les habitant assez profondément pour que la mesure du monde redevienne réciproque, une mésopraxis ®.

lundi 1 juin 2026

MESOPRAXIS ®

Durant trois posts, j'ai cheminé :

Du sport du presque rien à la médiance puis à l'arpenteur.


Une conviction : le sport peut cesser d’être une machine à extraire la performance d’un milieu passif. Il peut devenir une pratique d’attention, d’habitation, de mesure réciproque entre le corps et le monde. 


Mais il manquait un nom pour l’action elle-même. « Sport du presque rien » était une belle formule d’attente, poétique, juste, mais silencieuse sur ce qu’on fait précisément. Il fallait un mot qui ne soit pas une métaphore, mais un nom pour ce qui se fait. 


Mésopraxis ® est ce nom. 


- Mésos : le milieu. (en référence aux travaux d'Augustin Berque

- Praxis : l’action qui porte sa fin en elle-même.


La mésopraxis ® : l’agir qui fait advenir le milieu.


Elle ne vainc pas des distances, elle densifie des liens car elle n’extrait pas, elle tisse. 


Pourquoi ce mot est-il urgent ? 

Parce que le sport contemporain est un enfant du XXe siècle. Ressources illimitées, progrès linéaire, domination technique.

Son récit : repousser ses limites, vaincre des distances, optimiser son corps.


Ce récit s’épuise. Comme nous l’avons vu au début de ce cycle, ce n’est pas l’athlète qui flanche, c’est le modèle. Les défis du XXIe siècle sont d’une autre nature : habiter un monde qui se rétracte, soutenir une vie qui se précarise, construire le sens.

Courir plus loin, plus vite, plus fort peut rester une joie. Cela ne peut plus tenir lieu d’horizon.


La mésopraxis ® se propose d’habiter un monde fini. 


Mais alors, faut-il abandonner le sport du XXe siècle ? 


L’ajouter comme une option de plus ?


Ni l’un ni l’autre. 


Une troisième voie est possible : une créolisation.


Le mot vient d'Édouard Glissant


La créolisation, qu'il a pensée à partir de l'expérience antillaise, ce n'est ni un mélange, ni un renoncement, c'est une mise en relation qui transforme tous les éléments, et dont le résultat est imprévisible.


La mésopraxis ® ne remplace pas le sport. 


Elle le créolise.


- Le coureur n’abandonne pas son chrono. Il y ajoute une résonance avec le monde.

- Le territoire n’est plus un décor à traverser, il devient un partenaire.

- La performance n’est plus la mesure souveraine, elle reste une mesure parmi d’autres.


Personne ne sait à l’avance ce que cette créolisation produira, c’est sa force.


Mais quelque chose va naître, qui ne ressemblera ni au sport du XXe siècle, ni à une mésopraxis ® « pure ». 


La mésopraxis ® n’est pas une doctrine. C’est une invitation à entrer dans cette créolisation.


Nombre d'entre nous sont déjà engagés dans cette créolisation qui cherche son nom et vient peut-être de le trouver : mésopraxis ®

dimanche 31 mai 2026

L'ARPENTEUR

Sur le sentier des douaniers. 


Vingt ans de jogging presque quotidiens, à compter les kilomètres, à mesurer le temps, le rythme cardiaque...


Changer d'étalon.


Ne plus compter en kilomètres ou en minutes. 

Mesurer sa performance en marée descendante et tête de roche qui apparaît, en lumière rasante et ombres qui se déplacent, en passages d'oiseaux...


Le sentier n'a pas bougé. Le jogger si !


Dans un post précédent, je parlais de la médiance d'Augustin Berque. Cette pensée selon laquelle le lieu nous traverse autant que nous le traversons. Pour y entrer, il faut un geste concret. Et un mot pour le nommer.


Le sport contemporain a fait du corps un moteur. 

Plus il réduit l'espace vite, plus grande serait sa valeur. 


Mais le corps n'est pas qu'un moteur. C'est notre interface sensible avec le monde.


Selon comment on l'engage, ce n'est pas le même espace qui se déploie. Un corps entraîné à la vitesse étrécit le monde. Un corps consenti à la lenteur l'élargit.

Le kilomètre de la joggeuse et le kilomètre du marcheur ne sont pas le même kilomètre.

Et il y a un mouvement plus profond. Tandis que le corps mesure le monde, le monde, en retour, dit au corps sa propre mesure.


La grève au sol meuble dit la fatigue. La pente dit aux jambes leur limite. Le vent debout dit la profondeur des poumons. La lumière qui décline dit que la journée se ferme, et les forces aussi.

Une connaissance de soi par exposition. On ne se connaît pas en s'introspectant. On se connaît en se laissant mesurer par ce qui s'offre et résiste à notre passage.

C'est cela, la médiance à l'œuvre.


Il existe un mot ancien pour la figure qui pratique cette double mesure. L'arpenteur.

Celui qui mesure la terre avec ses pas. Avant le mètre, avant le GPS, l'arpent c'était l'enjambée, la journée de marche.

On ne mesurait pas pour vaincre. On mesurait pour habiter.


L'arpenteur d'aujourd'hui, c'est un corps qui consent aux marées, aux lumières, aux présences. Il fait advenir un territoire qui n'existerait pas sans lui. Et ce territoire, en retour, le constitue.

Il ne mesure pas pour gagner. Il mesure pour exister à un lieu, et faire exister ce lieu pour lui.


La vitesse n'est pas l'ennemie. Le coureur rapide peut être arpenteur s'il ne prend pas sa seule vitesse pour mesure souveraine.


Ce qui distingue l'arpenteur du sport contemporain, ce n'est pas le rythme, c'est la conscience que tout tempo fait advenir à la fois un monde et une présence au monde.


Arpenteur, arpenteuse, ce n'est peut-être pas le mot final. Mais par lui, quelque chose commence.