Et finalement, l'attitude de Trump lors de cette Coupe du monde de football ne nous surprend pas vraiment.
On la regarde comme un spectacle prévisible, presque attendu.
Qu'est-ce que cela dit de nous ?
Pas simplement que nous sommes résignés, mais que la sidération a fait place à l'habitude.
Dans The Peripheral et Agency, William Gibson décrit un monde d'après-effondrement gouverné par les Klepts: une classe de milliardaires issus des oligarchies et de la tech, qui a absorbé les États et verrouillé le futur à son profit.
De la science-fiction, en apparence.
Sauf que Gibson n'écrit pas le futur, il écrit le présent avec un léger décalage.
Ses Klepts sortent du Londres réel des années 2010, celui des fortunes post-soviétiques qui achetaient l'immobilier, les clubs de football, et le silence des avocats. Il a simplement prolongé la courbe.
Et cette courbe, on peut la lire dans notre présent.
Trois conditions rendent possible l'avènement des Klepts.
Toutes trois sont déjà observables :
- La privatisation de la souveraineté, d'abord. Quand l'issue d'une guerre dépend de la décision d'un entrepreneur privé d'activer ou non ses satellites, la souveraineté n'a pas disparu, elle a changé de mains. Ce n'est plus un transfert théorique, c'est une infrastructure. Un oligarque peut désormais court-circuiter un État, non par la force, mais par contrat.
- La normalisation de l'inacceptable, ensuite. Le Jackpot de Gibson n'est pas une comète qui s'écrase sur la Terre. C'est une accumulation de catastrophes que l'on tolère, chacune abaissant le seuil de ce que nous sommes prêts à accepter comme normal. Des pandémies gérées comme des crises de communication, des records climatiques absorbés comme des faits divers, des transgressions répétées requalifiées en "style" de gouvernement. Nous ne sommes pas avant le Jackpot. Nous sommes dedans, dans sa phase lente, celle où l'on s'habitue, celle où l'effarement et la capacité de révolte s'usent.
- La fermeture du possible, enfin. C'est la condition la plus profonde, et la plus difficile à percevoir. Le pouvoir ultime n'est pas de posséder le présent, mais de verrouiller les futurs. Une classe qui contrôle le calcul, les données et les récits ne prédit pas l'avenir, elle le rend certain, elle colonise ce qui n'est pas encore advenu. Dans ce cadre, la démocratie n'est pas un adversaire à abattre, c'est une variable parasite, du bruit dans le modèle.
Il reste une différence essentielle,
Gibson décrit un après, nous vivons un pendant.
Son monde est achevé parce qu'un roman a besoin d'un monde achevé.
Le nôtre, malgré tout, reste ouvert.
C'est ce qui rend sa fiction utile plutôt que paralysante.
Ce n'est pas une prophétie, c'est un diagnostic et un diagnostic authentique, par nature, appelle une réponse...
