En matière de politique publique du sport pour le plus grand nombre, dis-moi ton unité de mesure et je te dirai ce que tu sacrifies.
- L'Islande mesure des enfants.
Son étalon, c'est la personne, suivie année après année par des enquêtes de bien-être.
Son système voit des trajectoires, non des stocks. Il détecte un décrochage avant qu'il ne s'installe, relie le sport à l'alcool, au sommeil, à la scolarité.
Il rend la politique pilotable par le bas, car il évalue l'effet réel sur les vies.
Le prix à payer est le coût et la patience.
Interroger chaque cohorte, protéger les données, tenir sur des décennies. Une finesse d'analyse qui suppose un engagement budgétaire dans la durée, quel que soit le nombre d'habitants, c’est bien sûr plus aisé quand il y en a peu.
- La Chine, elle, compte des mètres carrés.
Son indicateur-roi est l'équipement accessible à moins de quinze minutes de marche.
L'atout est la masse et la vitesse.
Couvrir un pays entier, équiper des centaines de milliers de villages, créer de l'accès physique là où il n'existait pas.
Un chiffre visible, rassurant.
L'écueil est le vide possible du terrain construit.
Un équipement n'est pas une pratique.
Le mètre carré dit l'offre, jamais l'usage. Il ignore si les gens viennent, qui ils sont, et s'ils reviennent.
Il confond disponibilité et appropriation réelle.
- La France, quant à elle, compte des licences.
Son unité est l'affiliation, le sésame qu'une fédération délivre à celui ou celle qui rejoint un club.
La licence est simple à dénombrer, elle finance le tissu associatif, elle enracine l'État dans un maillage déjà dense.
Elle offre une comparabilité nationale d'une année sur l'autre.
Mais c'est aussi sa limite : elle comptabilise l'entrée, jamais la nature réelle ni la durée de la pratique.
Elle ignore le coureur solitaire, le nageur en eau libre, le marcheur quotidien qui n'adhère jamais.
Elle mesure la santé des clubs, qu'elle prend abusivement pour la santé des corps.
Dès que la pratique s'émancipe du cadre fédéral, l'unité devient aveugle à ce qu'elle prétend suivre.
Aucune de ces unités n'est fausse.
Chacune aveugle à sa façon.
La personne voit juste mais ne change pas d'échelle, le mètre carré couvre le territoire mais manque le corps, l'affiliation fédère les clubs mais efface l'individu.
Le vrai choix politique n'est donc pas de bien mesurer, même si mesurer est utile.
Il est de savoir ce que l'on accepte de ne pas voir.
Une politique du sport pour le plus grand nombre serait lucide si elle nommait ses angles morts.
Elle serait plus ambitieuse encore si elle acceptait de croiser ses indicateurs.
Mais croiser suppose que des regards différents puissent s'additionner sans que l'un dévore les autres et rien ne garantit qu'une même politique sache à la fois compter des corps, des mètres carrés et des affiliations.
Peut-être faut-il choisir.
Peut-être faut-il tenir la tension.
La question reste ouverte et ce serait déjà beaucoup de savoir qu'elle se pose.
