dimanche 31 mai 2026

L'ARPENTEUR

Sur le sentier des douaniers. 


Vingt ans de jogging presque quotidiens, à compter les kilomètres, à mesurer le temps, le rythme cardiaque...


Changer d'étalon.


Ne plus compter en kilomètres ou en minutes. 

Mesurer sa performance en marée descendante et tête de roche qui apparaît, en lumière rasante et ombres qui se déplacent, en passages d'oiseaux...


Le sentier n'a pas bougé. Le jogger si !


Dans un post précédent, je parlais de la médiance d'Augustin Berque. Cette pensée selon laquelle le lieu nous traverse autant que nous le traversons. Pour y entrer, il faut un geste concret. Et un mot pour le nommer.


Le sport contemporain a fait du corps un moteur. 

Plus il réduit l'espace vite, plus grande serait sa valeur. 


Mais le corps n'est pas qu'un moteur. C'est notre interface sensible avec le monde.


Selon comment on l'engage, ce n'est pas le même espace qui se déploie. Un corps entraîné à la vitesse étrécit le monde. Un corps consenti à la lenteur l'élargit.

Le kilomètre de la joggeuse et le kilomètre du marcheur ne sont pas le même kilomètre.

Et il y a un mouvement plus profond. Tandis que le corps mesure le monde, le monde, en retour, dit au corps sa propre mesure.


La grève au sol meuble dit la fatigue. La pente dit aux jambes leur limite. Le vent debout dit la profondeur des poumons. La lumière qui décline dit que la journée se ferme, et les forces aussi.

Une connaissance de soi par exposition. On ne se connaît pas en s'introspectant. On se connaît en se laissant mesurer par ce qui s'offre et résiste à notre passage.

C'est cela, la médiance à l'œuvre.


Il existe un mot ancien pour la figure qui pratique cette double mesure. L'arpenteur.

Celui qui mesure la terre avec ses pas. Avant le mètre, avant le GPS, l'arpent c'était l'enjambée, la journée de marche.

On ne mesurait pas pour vaincre. On mesurait pour habiter.


L'arpenteur d'aujourd'hui, c'est un corps qui consent aux marées, aux lumières, aux présences. Il fait advenir un territoire qui n'existerait pas sans lui. Et ce territoire, en retour, le constitue.

Il ne mesure pas pour gagner. Il mesure pour exister à un lieu, et faire exister ce lieu pour lui.


La vitesse n'est pas l'ennemie. Le coureur rapide peut être arpenteur s'il ne prend pas sa seule vitesse pour mesure souveraine.


Ce qui distingue l'arpenteur du sport contemporain, ce n'est pas le rythme, c'est la conscience que tout tempo fait advenir à la fois un monde et une présence au monde.


Arpenteur, arpenteuse, ce n'est peut-être pas le mot final. Mais par lui, quelque chose commence.