samedi 22 août 2026

ON PARLE DE QUOI QUAND ON PARLE DE SPORT AUJOURD'HUI ?

Notre compère Patrick Bayeux attire notre attention sur l'évolution des licences en France entre 2016 et 2025  .


C'est à mettre en relation avec l'étude Suisse dont nous parlions avec « c’est quoi mesurer la pratique sportive ? »


Un agriculteur suisse est physiquement actif. 81% des agriculteurs satisfont aux recommandations nationales d'activité physique. 59% atteignent le niveau que les épidémiologistes appellent entraîné. 30% se déclarent très sportifs. Une proportion équivalente se déclare non sportive.


L'employé de bureau fait objectivement moins bien mais se compte parmi les sportifs.


Ce chiffre ne dit pas que l'un se trompe et l'autre raison. 


Il dit que le mot par lequel nous organisons toute une politique publique ne désigne pas un état du corps, il désigne une manière de qualifier son activité et cette manière est socialement située.


Le sport est né au milieu du XIXe siècle en Angleterre, dans les classes moyennes et supérieures. 


Le rapport suisse le rappelle pour expliquer que le gradient social ne s'est pas résorbé en 20 ans malgré l'ouverture des pratiques et les programmes d'encouragement.


Il rappelle ce fait et n'en tire rien.


Or ce fait est décisif. 


Une catégorie née dans un milieu porte le présupposé de ce milieu. 


Le sport suppose un temps séparé du travail, un corps qui s'entretient parce qu'il est peu sollicité ailleurs. 


Ce présupposé était invisible tant que la société qui le portait dominait. 


Il redevient visible quand elle cesse de tout recouvrir.


Nous n'avons pas construit un instrument neutre qui rencontrerait des inégalités d'accès. 


Nous avons universalisé une forme particulière et nous appelons inactifs ceux qui n'y entrent pas.


Cette forme perd du terrain, les chiffres sont disponibles.


En Suisse, 22% des adultes sont abonnés à une salle, 19% sont membres d'un club. 


Les courbes se sont croisées pour la première fois. La sortie est massive chez les hommes adultes, de 28% à 22% en 6 ans.


Le domicile est le seul lieu de pratique en croissance. 


La musculation progresse de 6 points en 6 ans et se pratique 100 jours par an. 


Elle ne relève d'aucune fédération !


Le sport le plus dynamique de la décennie n'existe dans aucun recensement français des licences.


La compétition est passée de 20% à 16% des pratiquants et la motivation de performance ne concerne plus qu'un sportif sur dix.


Pendant ce temps, la France compte ses licences et les trouve en hausse.


Un indicateur oriente la dépense vers ce qu'il sait voir et rend invisible le reste. 


Ce n'est pas un défaut technique, c'est sa fonction.


Nous finançons donc ce que nous comptons et nous comptons une appartenance institutionnelle.


La conséquence est double, elle est déjà mesurable. 


Nous surestimons ce que l'offre peut produire puisque nous ne voyons aucun des obstacles qui ne relèvent pas de l'offre. 


Et nous produisons une population statistiquement inactive dont l'activité physique est réelle mais ne se laisse pas nommer dans notre langue.

jeudi 20 août 2026

ÇA VEUT DIRE QUOI MESURER LA PRATIQUE SPORTIVE ?

En termes de pratiques sportives, la Suisse se classe au 3e rang européen (Eurobaromètre 525). Donc lorsque la Suisse publie une grande enquête 2026 sur les pratiques sportives de sa population, cela mérite qu’on s’y attarde.


Notons quelques points intéressants :


Le rapport ne mesure pas le sport, il mesure ce que les gens appellent sport et ce n’est pas anodin !


Il reconnaît que la croissance des vingt dernières années s'est accompagnée d'un élargissement de la notion


Il faut en tirer la conséquence : l'expansion des activités physiques et sportives peut être en partie liée à une inflation du mot, la stagnation constatée peut de la même manière, être en partie une déflation du mot


Définir de façon précise et stable dans le temps le périmètre de ce que sont les pratiques sportives est important. 


Aucun pays n'a vraiment tranché, le cas suisse suggère que la question n'est pas seulement technique...


Il y a désormais plus d’abonnés en salle que de membres de clubs dans la population suisse : 22% d'abonnés en fitness, 19% de membres de clubs. 


Le rapport note que c’est une première inversion depuis 150 ans. Le détail importe plus que le seuil : les femmes restent à 15%, les hommes tombent de 28% à 22%. L'écart entre les sexes se réduit par la sortie des hommes adultes pourtant le rapport y voit une égalisation.


Dans le même temps, le domicile est le seul lieu de pratique en croissance


Le sport quitte les espaces où il produisait de la rencontre. 


Le rapport célèbre pourtant sa fonction intégratrice. 


Pour combien de temps encore ?


De 4,5 à 3,7 sports cités par les répondants de l’enquête. 


Une partie est un artefact, le rapport le dit : le passage massif au questionnaire mobile réduit les mentions. 


Mais la fréquence de la pratique augmente quand le nombre de disciplines pratiquées baisse.


La musculation par exemple atteint cent jours par an. 


On passe d'une polyvalence saisonnière à un geste répété, régulé par des applications plutôt que par le club pour 37% des sportifs, dont 2/3 les utilisent pour enregistrer leurs performances. Les blessures glissent d'ailleurs de l'accident vers la surcharge chronique...


81% des agriculteurs satisfont aux recommandations d'activité physique, 30% se disent très sportifs. Le tertiaire fait moins bien objectivement et se déclare bien davantage. Il semblerait qu’un corps qui travaille ne compte pas, tandis qu’un corps qui s'entraîne compte : que veut-on compter en matière d’activités physiques et sportives ? Et en matière de politique publique de santé ?


Le rapport conclut à la fin du boom du sport


Il constate peut-être seulement la fin de l'extension d'un mot.


Un chiffre pour finir. 


La Suisse romande compte 22% de non-pratiquants, la France 45%. 


Une population francophone dans un cadre institutionnel suisse se comporte comme une population suisse. 


Ce que nous appelons culture est peut-être surtout affaire d'équipements, de revenu et d'accès.

jeudi 30 juillet 2026

SANS DOCTRINE THERMIQUE, QUI DÉCIDE ?

Le sport français n'a pas de doctrine thermique graduée. 


Il a des recommandations. 


Il oscille donc entre le déni et l'annulation. 


La FIFA, elle, s'est dotée d'un protocole chiffré : pauses de rafraîchissement de trois minutes aux vingt-deuxième et soixante-septième minutes au-delà de 32 °C WBGT, report laissé à la discrétion de l'organisateur local.


On peut critiquer le seuil. 


On ne peut pas critiquer le fait d'en avoir un.


Sans seuil partagé, l'arbitrage remonte au préfet qui arbitre en matière de sécurité publique, pas en matière de politique sportive.


Il nous faut constater que le programmateur de l'été sportif a changé de ministère sans que personne ne l'ait décidé.

mercredi 29 juillet 2026

ET SI LE PRODUIT LAISSAIT PLACE À L'ADAPTATION ?

Le progrès des performances sportives s'est longtemps raconté comme une histoire d'objets.


La fibre de carbone a été, le symbole ces dernières années.


Le carbone a allégé les cadres de vélo, tendu les skis, transformé les chaussures en ressort... 


On en a mesuré les gains en pourcentage de rendement. 


L'innovation avait une fibre et un prix.


Ce récit rencontre aujourd'hui quelque chose qu'il ne sait pas traiter. 


Non pas l'épuisement du matériau, le carbone progresse encore. 


Mais un facteur qui pèse plus lourd que tout ce que la semelle restitue et qui ne se trouve pas dans l'objet.


Souvenons-nous, 

- Dubaï, janvier 2019. Ruth Chepngetich court le marathon en 2 h 17 min. 

- Doha, septembre de la même année. La même coureuse gagne le titre mondial en 2 h 32 min, le chrono le plus lent de l'histoire des championnats. 


15 min d'écart, avec les mêmes chaussures !!!


Cette nuit-là, le départ avait été avancé à 23 h 59 pour fuir la chaleur. 


Il faisait encore trente-deux degrés et l'air était saturé. Quand l'humidité bloque l'évaporation de la sueur, le corps perd sa seule voie de refroidissement. 28 des 68 partantes n’avaient pas rejoint l'arrivée.


Aucune plaque carbone n'a jamais permis une progression de 15 minutes à personne. La chaleur elle, a pu les reprendre en un marathon couru de nuit.


Le gain décisif, en matière thermique, porte un nom sans marque : l'acclimatation.


10 à 14 jours d'exposition à la chaleur répétée. Le volume plasmatique augmente, la sudation se déclenche plus tôt, la température centrale baisse à intensité égale. L'effet est massif, il est documenté depuis plus d'un demi-siècle et il ne coûte rien. Il coûte du temps et de l'inconfort.


L'industrie sait vendre une chaussure. 


Elle ne sait pas vendre 14 jours de protocole d’acclimatation.


D'où l'agitation actuelle. 


Gilets réfrigérants, manchons, matériaux à changement de phase, capsules ingérables de température centrale... Cette dernière mérite un regard. 


- À Doha, en 2019, elle était un instrument de mesure entre les mains des chercheurs. 

- Elle est devenue un produit. 


L'industrie n'ouvre pas la nouvelle frontière, elle fabrique des objets autour d'une frontière qui lui échappe, elle rematérialise.


Ce qui se joue dépasse un changement de gamme. 


La performance quitte partiellement l'objet parce que le milieu s'impose, un milieu qui, du fait du réchauffement climatique, a changé. 


Or, un milieu ne s'achète pas, il s'habite et il se subit. 


Une économie construite sur l'équipement n'a aucun moyen d'intégrer cela, sinon en le déguisant en accessoire.


Il faudra dire un jour ce que signifie vendre de la tolérance à un monde qui devient invivable. 


Le marché du gilet réfrigérant grandira exactement à la mesure de nos échecs ailleurs.


Reste cet intéressant renversement. 


Si le gain décisif pour la performance sportive n’est plus l’objet mais redevient un protocole, l'équipementier perd sa souveraineté et l'entraîneur la retrouve.


Bonne nouvelle pour l'entraînement !