mercredi 14 janvier 2026

ET SI L'ISOTHERME CHANGEAIT TOUT ?

Dans notre article « Et si c’était eux les vrais maîtres de la nouvelle géopolitique du sport ? » nous voulions révéler une mutation géopolitique radicale qui passe inaperçue aux yeux des observateurs du sport institutionnel. 


Pendant un siècle, le sport mondial s'est organisé autour d'une architecture de pouvoir clairement identifiable : le CIO et la FIFA distribuaient les Jeux et les Coupes du monde comme des faveurs diplomatiques, servant une logique de soft power où les États-nations rivalisaient pour l'honneur d'accueillir ces événements. Cette légitimité politique, bien que contestée, reste intelligible et débattable.


Or, une nouvelle puissance invisible opère un basculement fondamental : la réassurance, incarnée par des géants comme Swiss Re et Munich Re, n'est plus simplement un prestataire financier assurant les risques d'un événement. 


Ces institutions deviennent les véritables cartographes du possible, déterminant par leurs modèles algorithmiques quels événements peuvent exister et lesquels ne peuvent pas. Lorsque les réassureurs refusent de couvrir un événement, celui-ci cesse de facto d'exister, non pas pour des raisons politiques débattables, mais pour des raisons prétendument objectives : l'algorithme de risque a parlé.


Cette transition illustre parfaitement le phénomène décrit par Jathan Sadowski dans son analyse du capitalisme technologique (« The Mechanic and the Luddite: A Ruthless Criticism of Technology and Capitalism »)  : le risque est devenu la modalité politique par excellence de la gouvernance moderne, opérant sous le couvert de la neutralité technique. C'est une forme de pouvoir qui s'exerce d'autant plus efficacement qu'elle se présente comme non politique.


Le concept d'isotherme introduit dans « Et si c’était eux … ? » est révélateur. 


Au-delà du simple paramètre climatique, il symbolise comment la complexité politique de l'adaptation aux conditions environnementales est réduite à une courbe mathématique, transformant en problème technique ce qui est fondamentalement une question de justice, d'équité et de choix collectifs.


Les CAT models (Catastrophe models) analysés par les réassureurs fonctionnent exactement comme les mécaniques statistiques décrites par Sadowski: ils simulent des milliers de scénarios de catastrophes pour en évaluer les pertes financières probables. Mais cette opération de quantification cache plusieurs opérations politiques essentielles :


- D'abord, la sélection du mesurable. Un CAT model peut quantifier les pertes économiques d'une inondation, mais comment quantifier la perte du patrimoine culturel, l'impact social de la relocalisation de populations, ou l'érosion de la capacité d'une nation à organiser des événements prestigieux ? Seuls les préjudices quantifiables sur une feuille de calcul entrent dans l'analyse. Les dommages sociaux, politiques ou culturels qui ne trouvent pas d'équivalent monétaire sont invisibilisés.


- Ensuite, la normativité cachée. Ces modèles fonctionnent sur des données historiques et des projections climatiques. Mais qui choisit les seuils d'acceptabilité du risque ? Pour une villes côtière africaine ayant peu d'expérience historique de certains événements climatiques, les données manquent, ce qui augmente artificiellement l'évaluation de risque. Les régions du Sud Global, déjà vulnérables, se retrouvent systématiquement exclues non pas par une décision transparente, mais par le fonctionnement technique du modèle.


- Enfin, l'abdication de la responsabilité. Un CIO qui refuserait une candidature à Dakar pour des raisons de contrôle politique serait rapidement critiqué pour discrimination géographique. Mais un réassureur qui refuse de couvrir le même événement parce que le modèle indique un risque catastrophique probabilisé de 0,3 milliards de dollars paraît simplement prudent, technique, irréprochable. La responsabilité est enterrée dans l'opacité algorithmique.


Sadowski parle de "subsomption" pour désigner la subordination des individus aux impératifs du capitalisme technologique. 

Le sport international fait l'expérience d'une subsomption comparable : ses institutions historiques ne disparaissent pas, mais elles perdent graduellement toute capacité de décision autonome, intégrant les critères de solvabilité des réassureurs dans les processus mêmes de candidature.


Cette transformation s'inscrit dans ce que Sadowski appelle le capitalisme du risque


Le sport n'échappe pas à la logique qui a permis au capital-risque de capturer l'innovation : en se reposant sur des "experts" pour évaluer la viabilité d'une innovation technologique, les structures de gouvernance deviennent dépendantes des institutions financières qui contrôlent l'évaluation du risque. De la même façon, les fédérations sportives deviennent progressivement dépendantes des réassureurs qui évaluent la viabilité des événements.


Mais il y a plus : cette dépendance s'accompagne d'un transfert de légitimité.


Historiquement, la légitimité du CIO reposait sur la continuité institutionnelle et sur un certain consensus démocratique (aussi limité soit-il). 

La légitimité des réassureurs repose sur une revendication d'expertise technique et de neutralité. Cette revendication est structurellement difficile à contester parce que réclamer une révision de l'évaluation du risque c'est, de facto, demander à prendre davantage de risques, ce qui s'énonce difficilement comme un bien commun.


Le livre de Sadowski montre comment la gouvernance par le risque produit invariablement une ségrégation par le risque. Ceci s'applique parfaitement au système émergent de réassurance du sport.


Cela génère au moins trois grandes fracturations du contrat social global et généralement admis :


Fracturation 1 : L'assurabilité différentielle. Certains pays, certaines villes, certaines régions deviendront "assurables" parce qu'elles correspondent aux profils climatiques et infrastructurels que les modèles évaluent comme acceptables. D'autres seront progressivement fermées. Cette exclusion ne sera jamais formulée comme une décision politique d'interdire l'accès au sport mondial, mais comme une simple constatation technique : "malheureusement, les risques sont trop élevés..."


Fracturation 2 : L'effet de rétroaction. Une fois qu'une région est jugée "à haut risque", les coûts d'assurance montent, ce qui rend l'organisation d'événements plus chère, ce qui limite les candidatures locales, ce qui réduit l'expérience locale dans l'organisation d'événements, ce qui augmente l'évaluation de risque pour les futures candidatures. 

Les réassureurs ne créent pas seulement des cartes du risque, ils créent le risque qu'ils prétendent simplement mesurer.


Fracturation 3 : La disparition de l'universalisme. Le sport mondial a longtemps reposé sur une idée, aussi imparfaitement réalisée soit-elle : que tout pays, toute région avait théoriquement le droit d'accueillir les Jeux Olympiques et Paralympiques ou une Coupe du monde. Cette universalité formelle disparaît à mesure que les décisions deviennent dépendantes de la solvabilité environnementale. 

L'isotherme devient la frontière réelle du possible, invisible mais implacable.



Trois pistes d'évolution du paysage sportif mondial :


Scénario 1 : L'institutionnalisation de la réassurance


Les prochaines décennies verront une formalisation progressive de la dépendance des fédérations sportives aux critères de réassurance. Plutôt que de confrontation ouverte, ce sera une intégration technocratique graduelle. Les nouveaux processus de candidature pour les Jeux olympiques ou les Coupes du monde intégreront explicitement les évaluations de risque climatique et catastrophique dans les critères d'éligibilité. L'opacité actuelle (où les réassureurs opèrent en arrière-plan) cédera progressivement à une visibilité accrue, mais uniquement comme justification technique.


Cette institutionnalisation comportera des risques de légitimation : en acceptant explicitement les critères de réassurance, les fédérations sportives conforteront la prétention à l'objectivité technique de systèmes fondamentalement politiques.


Scénario 2 : L'émergence de circuits alternatifs


Face à cette progressive marginalisation, on peut anticiper l'émergence de circuits sportifs alternatifs, organisés en dehors des structures de la réassurance mondiale dominante. Des organisations régionales, des fédérations parallèles, ou même des initiatives de pays exclus progressivement, pourraient créer des architectures sportives propres, acceptant consciemment d'opérer sans la couverture des réassureurs traditionnels. Cela ne signifierait pas nécessairement un retrait du professionnalisme, mais plutôt une acceptation consciente du risque comme condition de participation.


Ces circuits alternatifs pourraient devenir particulièrement attractifs pour les pays du Sud Global et les régions climatiquement vulnérables, offrant une forme de réinvention de l'autonomie sportive en dehors du paradigme de la maîtrise des risques.


Scénario 3 : La politisation du risque


À long terme, la dépolitisation croissante qu'opèrent les CAT models et les évaluations de risque pourrait déclencher un contre-mouvement de re-politisation. Des mouvements sociaux, des gouvernements, ou des alliances de pays marginalisés par les évaluations de risque pourraient exiger l'ouverture des boîtes noires algorithmiques, demander une révision des hypothèses des modèles, contester la légitimité des réassureurs à décider de la viabilité des événements.


Cette re-politisation prendrait plusieurs formes : exigences de transparence algorithmique, demandes de révision des seuils de risque acceptables, contestation du monopole des réassureurs occidentaux, ou création d'institutions alternatives de gestion collective du risque dans le sport.


Les questions cruciales en suspens


1 Qui contrôle les paramètres ? Quels critères spécifiques les réassureurs privilégient-ils dans leurs modèles ? Comment les géopolitiques actuelles influencent-elles les seuils d'acceptabilité du risque ? L'isotherme de 32°C est-elle neutre ou reflète-elle les préférences du Nord Global ?


2 L'assurance collective est-elle possible ? Peut-on imaginer un modèle où les risques des événements sportifs seraient mutualisés globalement, plutôt que laissés à l'appréciation de réassureurs opérant selon une logique de profit ? Les traditions mutualistes du sport peuvent-elles ressurgir ?


3 Existe-t-il un droit à l'événement ? Comment revendiquer le droit d'une région à organiser des événements internationaux malgré des évaluations de risque élevées ? Comment les nations défendent-elles leur souveraineté face à des institutions technocratiques opérant en dehors de toute légitimité démocratique ? (on pourrait en parler également pour les agences qui notent la crédibilité économique des États…)


4 Comment renverser l'invisibilité ? Tant que les processus décisionnels demeurent opaques, enfouis dans la complexité algorithmique, comment les créer des espaces de débat public sur ce qui est fondamentalement un choix de société sur la répartition du risque ?


La mutation géopolitique révélée n'est donc pas simplement le remplacement d'un acteur par un autre dans la gouvernance du sport mondial. 

C'est la transformation du cadre même dans lequel cette gouvernance s'exerce : 

- le passage d'une politique de la décision diplomatique à une politique de l'algorithme, 

- d'une légitimité fondée sur l'institution à une légitimité fondée sur la technique, 

- et d'une vision du risque comme condition collective à une vision du risque comme critère de tri et d'exclusion.


C'est loin d'être totalement neutre pour penser le sport demain.

lundi 15 décembre 2025

ET SI LE RÔLE DU SPORT ÉTAIT PLUS RECONNU DANS LES TEMPS DE CATASTROPHES ?

Lors des prochaines Rencontres de la Prospective Sportive® le mercredi 18 mars prochain, nous nous interrogerons à partir de cette question : "Et si demain, la guerre changeait le sport ?"

Un des axes possibles de réflexion est qu'il faut bien se rendre à l'évidence : dans la cartographie contemporaine des vulnérabilités systémiques, qu'elles soient d'origine naturelle (séismes, ouragans, inondations), sanitaire (pandémies) ou géopolitique (guerres, conflits civils), un motif récurrent émerge avec une régularité troublante : la sidération, voire la défaillance initiale de l'appareil d'État.

L'État, théoriquement conçu comme le garant ultime de la sécurité et du bien-être de ses citoyens se trouve fréquemment, dans les premières heures ou les premiers mois d'une catastrophe majeure, en situation de surcharge cognitive, logistique et décisionnelle.

C'est dans cet interstice, ce vide capacitaire laissé par la puissance publique paralysée ou absente, que la société civile s'organise pour assurer la survie collective.

Parmi les acteurs de cette résilience spontanée, le tissu associatif sportif se distingue non seulement par sa réactivité immédiate, mais aussi par sa capacité structurelle à se substituer aux services régaliens défaillants.

Souvent relégué dans l'imaginaire collectif à une fonction de divertissement ou de loisir, le club sportif révèle en temps de crise sa nature profonde : celle d'une infrastructure sociale latente, maillée, disciplinée et mobilisable instantanément.

Les entités sportives, des clubs amateurs ruraux aux géants du football professionnel, en passant par les groupes d'Ultras, transcendent leur vocation première pour devenir des agences humanitaires, des forces de sécurité civile, voire des unités de défense territoriale.

Les exemples sont nombreux où les clubs sportifs ont su se mobiliser rapidement et suppléer à l'absence de l'État ou de ses services : les séismes dévastateurs en Turquie et Syrie (2023), les inondations de Valence en Espagne (2024), l'ouragan Katrina aux États-Unis (2005), la guerre en Ukraine (depuis 2022), les conflits sectaires au Liban, la révolution égyptienne (2011) et la réponse à la pandémie de COVID-19 en Irlande par exemple.

Si le sport [et ses associations] est un relais puissant lorsque l'État fait défaut, il ne saurait être une solution durable aux carences structurelles des services publics. 

L'enjeu est d'intégrer formellement ces acteurs dans les plans de résilience nationale, non comme des substituts par défaut, mais comme des partenaires reconnus et soutenus, tout en garantissant que l'État conserve sa responsabilité ultime de protecteur.

C'est peut-être ce que nous disent les militaires quand ils choisissent un récit évoquant le rôle des associations dans les guerres comme vainqueur du concours de récit d'anticipation qu'ils ont organisé cette année. 

On en reparle le 18 mars, .

mardi 2 décembre 2025

ET SI LA GUERRE CHANGEAIT LE SPORT ?

Les prochaines et dixièmes Rencontres de la Prospective Sportive ® auront lieu le 18 mars 2026 autour de la question "Et si demain, la guerre changeait le sport ?"

Ces Rencontres seront notamment l'occasion de présenter comment nous travaillons sur le thème de la guerre dans le cadre de notre démarche des "deux trilogies" - voir, .

Elles seront aussi le prolongement et l'enrichissement sportifs des réflexions engagées depuis plus de 10 ans par Transit-City sur les façons dont les guerres contemporaines irriguent nos imaginaires et nos pratiques.


Voir nos réflexions : 

On vous en dit beaucoup plus sur le programme très vite.

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Ces dixièmes Rencontres de la Prospective Sportive ® se dérouleront le mercredi 18 mars 2026, de 9h00 à 12h30 au Petit Bain situé au pied de la Grande Bibliothèque au 7 Port de la Gare, Paris 13° - métro Quai de la Gare (ligne 6).

Pour vous inscrire, il suffit d'envoyer un mail à francois.bellanger@gmail.com en disant "Je viens" ou "Nous venons" avec tous vos noms si vous êtes plusieurs.

jeudi 27 novembre 2025

ET SI LES FÉDÉRATIONS DEVENAIENT DE VRAIES MARQUES ?

Le modèle opérationnel historique des fédérations sportives, structuré comme une entité administrative à but non lucratif, vit peut-être (probablement ?) ses dernières années.


Face aux mutations économiques, concurrentielles et numériques profondes, la pérennité des fédérations sportives est remise en question. Leur croissance dans le paysage du XXIe siècle exige une réinvention fondamentale de leur rôle, de leur structure et de leur proposition de valeur.


Pour assurer leur avenir, les fédérations sportives peuvent devenir, progressivement et de manière intégrée : 


1 - Une marque moderne et résonnante, afin d'établir une proposition de valeur claire et de catalyser la diversification de leurs revenus.


2 - Un système d'exploitation (OS), numérique et efficient, pour construire l'infrastructure capable de délivrer cette valeur à grande échelle à l'ensemble de son écosystème.


3 - Une plateforme multiface sophistiquée, pour orchestrer et monétiser cet écosystème en capitalisant sur l'actif le plus précieux de l'ère numérique : l'attention.


Marque, système d'exploitation et plateforme, ne sont pas des options mutuellement exclusives, mais les couches interdépendantes d'une même pile stratégique.


- La marque est le "pourquoi" : elle définit la mission, les valeurs et la promesse qui justifient l'existence de la fédération et guident toutes ses actions.


- L'OS est le "comment" : il constitue l'infrastructure technologique et organisationnelle qui permet de tenir cette promesse de manière efficace, fiable et à grande échelle.

- La plateforme est le "quoi" : elle représente le modèle économique qui permet de financer et de pérenniser la mission en orchestrant et en monétisant l'écosystème.


Une fédération ne peut pas devenir une plateforme performante sans un système d'exploitation robuste pour la soutenir, et elle ne peut pas concevoir un système d'exploitation pertinent sans une stratégie de marque claire pour en orienter l'architecture.


La réussite réside dans l'alignement et l'intégration de ces trois couches.


On en reparlera, .