La France ne fabrique pas d’underdog.
Et ça lui coûte cher.
Pour Paris 2024, Gracenote prévoyait 27 médailles d'or pour la France.
Elle en a obtenu 16.
Moins onze !
Le pire écart du tableau parmi les grandes nations.
Au même moment, le Japon faisait +7, la Chine +6.
La France a pourtant décroché 64 médailles au total, au-dessus des prévisions.
Beaucoup de finalistes.
Beaucoup de podiums.
Mais quand il fallait gagner une finale incertaine, la machine s'est grippée.
82 % des titres français ont été remportés par des favoris absolus. Marchand. Riner. Ferrand-Prévot.
Pas des surprises, des confirmations.
La catégorie « personne ne l'avait vu venir » est quasiment absente des médailles d'or.
Ce n'est pas un accident.
C'est le produit logique du système.
Depuis des décennies, la France investit massivement pour éliminer l'incertitude de sa détection :
- Sélection précoce sur la performance brute. Préférence pour les gabarits avancés et les natifs de début d'année.
- Cloisonnement fédéral qui empêche un gym de devenir bboy ou un skieur de devenir tennisman.
- Financement public qui rend tout « pari » sur un profil atypique injustifiable devant le contribuable. L'État français a besoin de certitudes, de garanties que son argent est bien utilisé.
90 % des sportifs de haut niveau juniors français ne confirment pas chez les seniors.
Une étude jamaïcaine sur 1552 athlètes suivis pendant 17 ans trouve le même chiffre : 81 % de déperdition.
Ce n'est donc pas un problème français.
C'est un problème structurel des systèmes qui sélectionnent sur la certitude.
Pendant ce temps, le Royaume-Uni convertit des gymnastes en plongeurs et des athlètes en bobeurs.
L'Australie lance des campagnes nationales pour détecter des « moteurs » physiologiques chez des gens qui n'ont jamais pratiqué le sport visé.
Ces pays n'ont pas plus de talent que nous.
Ils ont une culture de l'incertitude que nous n'avons pas.
L'underdog n'est pas un miracle romantique.
C'est le dividende de l'incertitude acceptée.
La France a un mot pour ce qu'elle fait : « bien faire ».
Elle détecte tôt. Elle structure. Elle accompagne. Elle sécurise.
Et elle obtient exactement ce que cette logique produit : des performances programmées et un déficit de performances improgrammables.
Elle a optimisé le prévisible.
Elle a oublié que la performance, celle qui fait basculer une finale, est par nature une irruption du possible dans le champ de la certitude.
Adrien Sedeaud, chercheur à l'INSEP, le dit dans le INSEP le Mag de janvier/février: « Le véritable enjeu n'est pas de prédire une performance, mais d'estimer l'ensemble des possibles. »
C'est la bonne question.
Encore faut-il en tirer les conséquences et créer les conditions de l'émergence du possible.
Fabriquer des underdog, ce n'est pas renoncer à l'excellence.
C'est accepter que l'excellence a besoin de l'imprévu pour se dépasser.
