Dans notre article « Et si c’était eux les vrais maîtres de la nouvelle géopolitique du sport ? » nous voulions révéler une mutation géopolitique radicale qui passe inaperçue aux yeux des observateurs du sport institutionnel.
Pendant un siècle, le sport mondial s'est organisé autour d'une architecture de pouvoir clairement identifiable : le CIO et la FIFA distribuaient les Jeux et les Coupes du monde comme des faveurs diplomatiques, servant une logique de soft power où les États-nations rivalisaient pour l'honneur d'accueillir ces événements. Cette légitimité politique, bien que contestée, reste intelligible et débattable.
Or, une nouvelle puissance invisible opère un basculement fondamental : la réassurance, incarnée par des géants comme Swiss Re et Munich Re, n'est plus simplement un prestataire financier assurant les risques d'un événement.
Ces institutions deviennent les véritables cartographes du possible, déterminant par leurs modèles algorithmiques quels événements peuvent exister et lesquels ne peuvent pas. Lorsque les réassureurs refusent de couvrir un événement, celui-ci cesse de facto d'exister, non pas pour des raisons politiques débattables, mais pour des raisons prétendument objectives : l'algorithme de risque a parlé.
Cette transition illustre parfaitement le phénomène décrit par Jathan Sadowski dans son analyse du capitalisme technologique (« The Mechanic and the Luddite: A Ruthless Criticism of Technology and Capitalism ») : le risque est devenu la modalité politique par excellence de la gouvernance moderne, opérant sous le couvert de la neutralité technique. C'est une forme de pouvoir qui s'exerce d'autant plus efficacement qu'elle se présente comme non politique.
Le concept d'isotherme introduit dans « Et si c’était eux … ? » est révélateur.
Au-delà du simple paramètre climatique, il symbolise comment la complexité politique de l'adaptation aux conditions environnementales est réduite à une courbe mathématique, transformant en problème technique ce qui est fondamentalement une question de justice, d'équité et de choix collectifs.
Les CAT models (Catastrophe models) analysés par les réassureurs fonctionnent exactement comme les mécaniques statistiques décrites par Sadowski: ils simulent des milliers de scénarios de catastrophes pour en évaluer les pertes financières probables. Mais cette opération de quantification cache plusieurs opérations politiques essentielles :
- D'abord, la sélection du mesurable. Un CAT model peut quantifier les pertes économiques d'une inondation, mais comment quantifier la perte du patrimoine culturel, l'impact social de la relocalisation de populations, ou l'érosion de la capacité d'une nation à organiser des événements prestigieux ? Seuls les préjudices quantifiables sur une feuille de calcul entrent dans l'analyse. Les dommages sociaux, politiques ou culturels qui ne trouvent pas d'équivalent monétaire sont invisibilisés.
- Ensuite, la normativité cachée. Ces modèles fonctionnent sur des données historiques et des projections climatiques. Mais qui choisit les seuils d'acceptabilité du risque ? Pour une villes côtière africaine ayant peu d'expérience historique de certains événements climatiques, les données manquent, ce qui augmente artificiellement l'évaluation de risque. Les régions du Sud Global, déjà vulnérables, se retrouvent systématiquement exclues non pas par une décision transparente, mais par le fonctionnement technique du modèle.
- Enfin, l'abdication de la responsabilité. Un CIO qui refuserait une candidature à Dakar pour des raisons de contrôle politique serait rapidement critiqué pour discrimination géographique. Mais un réassureur qui refuse de couvrir le même événement parce que le modèle indique un risque catastrophique probabilisé de 0,3 milliards de dollars paraît simplement prudent, technique, irréprochable. La responsabilité est enterrée dans l'opacité algorithmique.
Sadowski parle de "subsomption" pour désigner la subordination des individus aux impératifs du capitalisme technologique.
Le sport international fait l'expérience d'une subsomption comparable : ses institutions historiques ne disparaissent pas, mais elles perdent graduellement toute capacité de décision autonome, intégrant les critères de solvabilité des réassureurs dans les processus mêmes de candidature.
Cette transformation s'inscrit dans ce que Sadowski appelle le capitalisme du risque.
Le sport n'échappe pas à la logique qui a permis au capital-risque de capturer l'innovation : en se reposant sur des "experts" pour évaluer la viabilité d'une innovation technologique, les structures de gouvernance deviennent dépendantes des institutions financières qui contrôlent l'évaluation du risque. De la même façon, les fédérations sportives deviennent progressivement dépendantes des réassureurs qui évaluent la viabilité des événements.
Mais il y a plus : cette dépendance s'accompagne d'un transfert de légitimité.
Historiquement, la légitimité du CIO reposait sur la continuité institutionnelle et sur un certain consensus démocratique (aussi limité soit-il).
La légitimité des réassureurs repose sur une revendication d'expertise technique et de neutralité. Cette revendication est structurellement difficile à contester parce que réclamer une révision de l'évaluation du risque c'est, de facto, demander à prendre davantage de risques, ce qui s'énonce difficilement comme un bien commun.
Le livre de Sadowski montre comment la gouvernance par le risque produit invariablement une ségrégation par le risque. Ceci s'applique parfaitement au système émergent de réassurance du sport.
Cela génère au moins trois grandes fracturations du contrat social global et généralement admis :
Fracturation 1 : L'assurabilité différentielle. Certains pays, certaines villes, certaines régions deviendront "assurables" parce qu'elles correspondent aux profils climatiques et infrastructurels que les modèles évaluent comme acceptables. D'autres seront progressivement fermées. Cette exclusion ne sera jamais formulée comme une décision politique d'interdire l'accès au sport mondial, mais comme une simple constatation technique : "malheureusement, les risques sont trop élevés..."
Fracturation 2 : L'effet de rétroaction. Une fois qu'une région est jugée "à haut risque", les coûts d'assurance montent, ce qui rend l'organisation d'événements plus chère, ce qui limite les candidatures locales, ce qui réduit l'expérience locale dans l'organisation d'événements, ce qui augmente l'évaluation de risque pour les futures candidatures.
Les réassureurs ne créent pas seulement des cartes du risque, ils créent le risque qu'ils prétendent simplement mesurer.
Fracturation 3 : La disparition de l'universalisme. Le sport mondial a longtemps reposé sur une idée, aussi imparfaitement réalisée soit-elle : que tout pays, toute région avait théoriquement le droit d'accueillir les Jeux Olympiques et Paralympiques ou une Coupe du monde. Cette universalité formelle disparaît à mesure que les décisions deviennent dépendantes de la solvabilité environnementale.
L'isotherme devient la frontière réelle du possible, invisible mais implacable.
Trois pistes d'évolution du paysage sportif mondial :
Scénario 1 : L'institutionnalisation de la réassurance
Les prochaines décennies verront une formalisation progressive de la dépendance des fédérations sportives aux critères de réassurance. Plutôt que de confrontation ouverte, ce sera une intégration technocratique graduelle. Les nouveaux processus de candidature pour les Jeux olympiques ou les Coupes du monde intégreront explicitement les évaluations de risque climatique et catastrophique dans les critères d'éligibilité. L'opacité actuelle (où les réassureurs opèrent en arrière-plan) cédera progressivement à une visibilité accrue, mais uniquement comme justification technique.
Cette institutionnalisation comportera des risques de légitimation : en acceptant explicitement les critères de réassurance, les fédérations sportives conforteront la prétention à l'objectivité technique de systèmes fondamentalement politiques.
Scénario 2 : L'émergence de circuits alternatifs
Face à cette progressive marginalisation, on peut anticiper l'émergence de circuits sportifs alternatifs, organisés en dehors des structures de la réassurance mondiale dominante. Des organisations régionales, des fédérations parallèles, ou même des initiatives de pays exclus progressivement, pourraient créer des architectures sportives propres, acceptant consciemment d'opérer sans la couverture des réassureurs traditionnels. Cela ne signifierait pas nécessairement un retrait du professionnalisme, mais plutôt une acceptation consciente du risque comme condition de participation.
Ces circuits alternatifs pourraient devenir particulièrement attractifs pour les pays du Sud Global et les régions climatiquement vulnérables, offrant une forme de réinvention de l'autonomie sportive en dehors du paradigme de la maîtrise des risques.
Scénario 3 : La politisation du risque
À long terme, la dépolitisation croissante qu'opèrent les CAT models et les évaluations de risque pourrait déclencher un contre-mouvement de re-politisation. Des mouvements sociaux, des gouvernements, ou des alliances de pays marginalisés par les évaluations de risque pourraient exiger l'ouverture des boîtes noires algorithmiques, demander une révision des hypothèses des modèles, contester la légitimité des réassureurs à décider de la viabilité des événements.
Cette re-politisation prendrait plusieurs formes : exigences de transparence algorithmique, demandes de révision des seuils de risque acceptables, contestation du monopole des réassureurs occidentaux, ou création d'institutions alternatives de gestion collective du risque dans le sport.
Les questions cruciales en suspens
1 Qui contrôle les paramètres ? Quels critères spécifiques les réassureurs privilégient-ils dans leurs modèles ? Comment les géopolitiques actuelles influencent-elles les seuils d'acceptabilité du risque ? L'isotherme de 32°C est-elle neutre ou reflète-elle les préférences du Nord Global ?
2 L'assurance collective est-elle possible ? Peut-on imaginer un modèle où les risques des événements sportifs seraient mutualisés globalement, plutôt que laissés à l'appréciation de réassureurs opérant selon une logique de profit ? Les traditions mutualistes du sport peuvent-elles ressurgir ?
3 Existe-t-il un droit à l'événement ? Comment revendiquer le droit d'une région à organiser des événements internationaux malgré des évaluations de risque élevées ? Comment les nations défendent-elles leur souveraineté face à des institutions technocratiques opérant en dehors de toute légitimité démocratique ? (on pourrait en parler également pour les agences qui notent la crédibilité économique des États…)
4 Comment renverser l'invisibilité ? Tant que les processus décisionnels demeurent opaques, enfouis dans la complexité algorithmique, comment les créer des espaces de débat public sur ce qui est fondamentalement un choix de société sur la répartition du risque ?
La mutation géopolitique révélée n'est donc pas simplement le remplacement d'un acteur par un autre dans la gouvernance du sport mondial.
C'est la transformation du cadre même dans lequel cette gouvernance s'exerce :
- le passage d'une politique de la décision diplomatique à une politique de l'algorithme,
- d'une légitimité fondée sur l'institution à une légitimité fondée sur la technique,
- et d'une vision du risque comme condition collective à une vision du risque comme critère de tri et d'exclusion.
C'est loin d'être totalement neutre pour penser le sport demain.
